Alliance Francaise
L'ALLIANCE FRANCAISE ET L'INSTITUT FRANCAIS DE SAINT-PETERSBOURG
Essais historiques
Vl. St. Rjéoutski
Professeur à l'Alliance Française

L'Alliance Française à Saint-Pétersbourg (1907-1919) 

Moscou et Saint-Pétersbourg : deux capitales rivales.

L'Alliance Française de Saint-Pétersbourg fut fondée le 3 avril 1907 dans le droit fil de l'Alliance de Moscou, qui, depuis 1904, menait une activité soutenue. En 1913 des sections de l'" Union française pour la propagandation de la langue française " essaiment déjà sur la vaste carte de l'Empire russe. Elles sont établies à Bakou, à Odessa, à Saratov, à Vitebsk, à Vladivostok, à Omsk, à Penza, à Kharkov, à Kazan ; en tout, dans plus de trente des principales villes de l'Empire.

L'Alliance Française de Moscou ne fut pas la première en Russie : avant elle existaient déjà des Alliances à Varsovie, Helsingfors et Odessa. Mais l'Alliance de Moscou se distingua très vite par son dynamisme, la densité de son activité et ses succès, qui surprirent le quartier général parisien de l'Alliance. Et il y avait de quoi ! L'Alliance de Moscou ne se lassait pas d'étonner par de nouveaux résultats. Fondée en 1904, elle comptait déjà en 1905 300 membres et, quelques années après, le nombre de ceux-ci dépassait le millier. L'Alliance s'était assurée le soutien de quelques organisations qui mirent à sa disposition des salles spacieuses pour l'organisation de conférences. Et il en eut, parmi lesquelles on retiendra la prestation de figures de haute distinction comme l'auteur de l'ouvrage monumental " L'Empire des tsars et les Russes ", A. Leroi-Beaulieu. Des représentations théâtrales se sont également tenues. Une bibliothèque et un centre d'informations ont ouvert en 1906. Des cours gratuits de langue et de littérature ont été créés pour les membres de l'Alliance. Enfin, une commission pour l'enseignement du français a été établie. Un nouveau périodique, le premier du genre en Russie, est sorti, consacré à l'enseignement du français. Rien de comparable à ce qui se passait à Saint-Pétersbourg.

Il y avait bien sûr des raisons à cela. Selon l'usage, c'étaient les membres des amicales de Français qui jouaient un grand rôle dans la création des Alliances Françaises locales. Or, la colonie française de Moscou au XVIIIème siècle se distinguait par le nombre et l'organisation, laissant loin derrière elle les Français de Saint-Pétersbourg. Au début du XXème siècle, la petite France à Moscou, ce sont par exemple des entreprises françaises. La fabrique de parfums de la famille Brocart n'est-elle pas la plus importante de la branche dans l'empire ? De même pour la marque Siou de bonbons, qui est de nos jours l'usine " Bolchévik " ? Et justement, le propriétaire de la fabrique Siou devint membre de la direction de l'Alliance Française. Les institutions françaises occupaient un quartier entier, dans l'arrondissement de la Petite Loubianka. S'y trouvaient l'église catholique française de Saint-Louis, qui date de la fin du XVIIIème siècle, un asile pour vieillards français, une crèche, un musée du commerce français et deux écoles françaises, Sainte-Catherine pour les filles et Saint-Philippe pour les garçons. Déjà, avant la création de l'Alliance à Moscou se déroulait dans ces écoles une remise des prix par l'Alliance Française- "mère" de Paris, en présence du prêtre de la paroisse de Saint-Louis, du consul français à Moscou et des membres de la commission éducative près la Société française de bienfaisance de Moscou, etc. C'est justement dans les locaux de l'école Saint-Philippe que vont être organisés un peu plus tard les cours de l'Alliance Française de Moscou. Toutes ces institutions étaient dirigées par un comité, au sein duquel figuraient les éminents représentants de la colonie, avec à leur tête, le consul de France à Moscou. Au sein des Français de Moscou, qui prenaient une part active à la vie de la colonie, parmi ceux qui consacraient de grosses sommes aux établissements français de la vieille capitale se distinguaient avant tout les industriels Siou, Brocart, les commerçants Catoire et Loutreuil. Ce dernier fit don au gouvernement français de son hôtel particulier dans le quartier de la Loubianka. On peut encore citer Goujon et Tastevin, celui-ci possédant une importante librairie française, dont il avait hérité de la famille Gautier...

Bien entendu, à Saint-Pétersbourg aussi se trouvaient des institutions françaises comme, par exemple, la société française de bienfaisance ou l'hôpital français, soutenu par la première (Île Vassilievski, 12ème ligne) ou encore la maison de retraite pour les institutrices françaises. À cette époque, existait déjà la paroisse catholique française de Notre-Dame-de-Lourdes, dans la ruelle de Kovno. Mais, quoi qu'il en soit, leur volume d'activité n'atteignait pas celui des institutions françaises à Moscou. En outre, si la viabilité d'une Alliance Française n'est pas à proprement parler directement proportionnelle à l'activité de l'amicale locale des Français, force est cependant de constater un fait : à Moscou tout se passait mieux, les résultats étaient plus importants.

L'Alliance Française de Saint-Pétersbourg n'eut pas beaucoup plus de chance sur un autre plan. Si ses entreprises cédèrent le pas devant l'activité de l'Alliance de Moscou, la mémoire que l'on a gardé de la première n'a guère résisté au temps. Mais une société constituée au cours de quelques années par le labeur d'une multitude de gens ne pouvait pas disparaître sans laisser de trace.

Les premiers pas de l'Alliance Française à Saint-Pétersbourg.

Le 10 mars 1906, un citoyen français, Basile Berstène, pétersbourgeois de longue date, présentait un projet de statuts d'une " Alliance Française " au ministre de l'Intérieur de l'empire russe, en y adjoignant la lettre suivante :

À Sa Haute Excellence Monsieur le Ministre de L'Intérieur. Je, soussigné, citoyen français, demeurant à Saint-Pétersbourg depuis 25 ans, ai l'honneur de présenter à Votre Haute Excellence un projet de statuts d'une " Alliance Française de Saint-Pétersbourg " en deux exemplaires et sollicite le plus humblement l'approbation de celui-ci. Avec mes sincères respects, Votre plus humble serviteur B. Berstène ".

Mais on demanda à Berstène de présenter les statuts en premier lieu devant le maire. Une fois toutes les formalités accomplies fut fixée pour septembre 1906 une séance du "Bureau spécial de la ville pour les affaires touchant aux sociétés ". À cette séance prirent part le maire de Saint-Pétersbourg, le maréchal de la noblesse de la province, le procureur du tribunal de la circonscription de Saint-Pétersbourg et d'autres responsables.

Cette première prise d'assaut de la forteresse bureaucratique échoua. Les statuts ne passèrent même pas en première lecture car les noms des fondateurs avaient été omis. C'est justement grâce à ce zèle des bureaucrates russes que l'on sait maintenant à qui revient l'initiative des débuts de l'Alliance sur les bords de la Néva. Ne se fiant probablement pas à ses seules capacités pour tailler en brêche les obstacles bureaucratiques, Vassili Mikhaïlovitch Berstène unit à ses efforts ceux de Cyprien Majal, Français également. Toutes les erreurs furent rectifiées dans une nouvelle version des statuts et, le 3 avril 1907, la décision d'entériner ceux-ci était finalement prise.

Il revenait à Berstène de par sa fonction d'être l'initiateur de la fondation de l'Alliance dans la capitale : il fut le délégué de l'Alliance de Paris à Saint-Pétersbourg.

Les statuts.

Ce n'est pas par hasard si Berstène n'a pas indiqué le nom des fondateurs dans le texte des statuts de l'Alliance. S'il a agi de la sorte, ce n'est peut être pas en raison de sa modestie mais parce qu'il s'est inspiré, au moment de la confection des textes, des statuts de l'Alliance de Moscou.

Les statuts de l'Alliance de Moscou eux aussi taisent le nom de leurs fondateurs. On peut penser que les exigences formulées par le " bureau de la ville pour les sociétés " à Saint-Pétersbourg n'étaient pas les mêmes que les conditions avancées par le ministère de l'Intérieur, qui entérina les statuts de l'Alliance de Moscou (et dont l'Alliance de Moscou dépendait d'ailleurs directement : comme l'indiquaient les statuts, l'Alliance Française de Moscou pouvait être fermée par décison unilatérale du ministre de l'Intérieur et non par le maire de Moscou).

Les deux textes se rejoignent sur l'essentiel. Le but déclaré de l'Alliance Française est la propagation de la langue française en Russie. La version pétersbourgeoise indiquait toutefois que le rayon d'action de l'Alliance était limité à Saint-Pétersbourg. Ce qui correspondait bien à leurs activités respectives. Dans leur majorité absolue, les fondateurs de sections de l'Alliance en province représentaient l'Alliance de Moscou, ce qui permettait à cette dernière de parler de l'existence de deux dizaines et quelques de ses filiales en Russie. Ni l'Alliance de Saint-Pétersbourg, ni celle de Moscou ne s'occupaient de politique ou de religion.

On peut observer des variantes substantielles sur la question des objectifs des deux Alliances. La forme essentielle de l'activité de l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg, c'est l'organisation de conférences sur la littérature française. Tandis qu'à leurs débuts, les Moscovites s'apprêtaient à déployer largement leur activité en " encourageant les élèves des établissements scolaires de Russie, qui possèdent une bonne connaissance de la langue française, à l'occasion des fins d'années scolaires (sous forme de récompenses, de médailles avec attestation, d'allocations d'études ou de voyage en France) ". L'Alliance de Moscou était prête à obtenir des éditeurs et des libraires des remises sur les publications françaises, qu'acquéreraient les membres de l'Alliance, à créer des bibliothèques de littérature française pour ses membres, à organiser des cours de français, des représentations théâtrales et des soirées de déclamation, à organiser ou soutenir la sortie de publications, qui contribueraient à la propagation de la langue française en Russie, à aider par différents moyens à organiser des voyages de membres de l'Alliance en France, en particulier afin d'y poursuivre leurs études. Il y avait encore un aspect important de l'activité de l'Alliance de Moscou, c'était la création de cours de français et les recommandations de ses membres aux postes de professeurs de français dans les établissements d'enseignement d'État ou autres. Enfin, l'Alliance pouvait acquérir des biens immobiliers.

Il convient sans doute de mettre la modestie des enjeux à l'Alliance de Saint-Pétersbourg sur le compte de ses fondateurs. Ou bien Berstène et Majal ne comptaient pas " rattraper et dépasser " les Moscovites ou bien, tout simplement, n'avaient-ils d'autre intention que de s'occuper de l'organisation de conférences littéraires.

Pouvaient être membres de l'Alliance des " personnes des deux sexes, sans distinction de nationalité " (et a fortiori sans limitation de condition). Cela nous semble tout à fait naturel aujourd'hui mais cela était loin d'être évident au début du siècle dernier. Même en comparaison avec l'Alliance Française de Moscou, l'Alliance de Saint-Pétersbourg paraissait progressiste : furent passés à la trappe les mots selon lesquels (il n'y avait décidémement rien à faire) " les dames sont admises ".

Ce qui était inscrit dans les statuts ne demeura pas lettre morte. On ne dispose pas de listes des membres de l'Alliance mais il suffit de jeter un coup d'œil sur les noms des étudiantes des cours de français ouverts sous l'égide de l'Alliance Française. Le français réunit dans les murs de l'Alliance des représentants des nationalités les plus différentes de l'Empire : Alexandrova et Balanina, Hoffman et Westphalen, Kossé et Kryjanovskaïa, Bauer, Wulfsohn, Stürmer, Peters, Neiland, Kokhane et même (n'oublions pas qu'il s'agit de cours de français !) Lucie Oskarovna Schlumberger, de nationalité française. Elles étaient toutes là assises ensemble derrière leurs pupitres à lire Molière et Zola, à apprendre des vers de Lamartine et de Musset...

Pour faire partie de l'Alliance, il " suffisait " de payer une cotisation annuelle de 10 roubles. En comparaison avec la province, avec Moscou, par exemple, la cotisation à Saint-Pétersbourg coûtait " les yeux de la tête ". Dans la vieille capitale, les membres de l'Alliance ne déboursaient pour une année en tout et pour tout que 2 roubles et 25 kopecks. Afin d'être membre à vie à Saint-Pétersbourg, il fallait payer 100 roubles. Quant à ceux qui pouvaient en sortir 300 de leur poche, on les appelait " membres bienfaiteurs " (à Moscou respectivement 50 et 100 roubles). Ces bases furent pas la suite changées et la cotisation fut substantiellement baissée.

Une fois l'an, on convoquait l'assemblée générale, au cours de laquelle était élu le président, la direction, les membres d'honneur et le trésorier. Le maire de Saint-Pétersbourg était avisé au préalable du jour et du lieu de la réunion (le terme français d'assemblée n'est utilisé que de nos jours en russe).

La direction, qui se composait de 12 membres et de 3 suppléants, se réunissait tous les mois pour la gestion des affaires courantes de l'Alliance. La décision d'interrompre l'activité de l'organisation ne pouvait être prise qu'à la majorité des deux tiers des voix d'une Assemblée Générale extraordinaire. Enfin, dans les statuts, à la liquidation de l'Alliance, tout ce qu'elle possédait devait être remis à l'Alliance Française de Paris au 186, boulevard Saint-Germain. Pour autant qu'on le sache, cette décison ne fut jamais prise. En d'autres termes, de jure, l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg n'a jamais cessé d'exister, alors que, de facto, son activité fut brutalement interrompue pour plus de soixante-dix ans.

Une nouvelle étape.

Les premières modifications des statuts furent apportées par une décision de l'Assemblée Générale de l'Alliance du 2 décembre 1907. On put lire désormais trois articles remaniés des statuts : le § 3 sur les buts de l'Alliance, le § 6 sur l'appartenance à l'Alliance et le § 7 sur les cotisations. L'appartenance ne résulta plus seulement du seul fait de verser de l'argent. Selon les nouvelles règles, le futur membre de l'Alliance devait être recommandé par deux personnes, déjà membres de l'Alliance. On considéra aussi l'ambassadeur de France en Russie comme président d'honneur (à condition qu'il donne son accord, comme le prévoyait le texte). Enfin, la cotisation était ramenée à présent au niveau de celle de l'Alliance de Moscou.

Mais l'essentiel résidait dans le fait que le cercle des activités de l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg s'élargissait. Les conférences ne portaient plus seulement sur la littérature, comme il était prescrit auparavant, mais également sur les sciences, la musique, etc. Il était désormais prévu des représentations théâtrales, des cours de français ainsi que la possibilité de verser des subsides aux écoles en vue d'y créer des cours de français ou des prix pour le français, d'organiser des voyages en France, etc. De cette façon, les nouveaux statuts se rapprochaient par leur contenu de ceux de l'Alliance de Moscou. En outre, l'Alliance prévoyait un local pour des réunions à l'usage de ses membres et d'y aménager une bibliothèque, une salle de lecture, etc. Tous ces changements furent entérinés sans atermoiement par les autorités, le 17 juillet 1908.

La modification suivante des statuts fut prise en Assemblée Générale le 10 mai 1911. Dans cette nouvelle version des statuts sont énumérées en détail les obligations du comité, du président, du trésorier et du secrétaire. Cette fois, le quorum de l'Assemblée Générale était ramené à un dixième des membres de l'Alliance vivant à Saint-Pétersbourg, contre un tiers auparavant. Il fut décidé que le comité de l'Alliance (c'est-à-dire la direction) comprendrait quinze membres effectifs et que la présence de cinq d'entre eux suffirait à rendre valables les décisions prises.

Mais cette fois rien ne se passa si facilement. Cyprien Majal, un des fondateurs de l'Alliance, se montra résolument opposé aux nouveaux statuts. Il présenta en ce sens une motion particulière à l'Assemblée Générale de l'Alliance Française et s'adressa même en août 1911 au maire de Saint-Pétersbourg en demandant de ne pas entériner les nouveaux statuts. Lui avait tout d'abord disconvenu la façon dont un très long texte avait été adopté en deux heures, ce qui passait à ses yeux pour une substitution de statuts plutôt que pour une révision. Mais il blâmait surtout deux nouvelles dispositions : celle selon laquelle l'Alliance allait attribuer des subsides aux écoles pour la création de cours de français, de prix pour le français et comment l'Alliance allait organiser des voyages en France. Il dénonçait aussi la disposition suivant laquelle l'Alliance pouvait être légitimement dirigée par un comité où ne voteraient que cinq membres sur quinze. La première de ces deux dispositions lui paraissait contredire l'égalité proclamée de toutes les nationalités dans l'Alliance. La seconde lui était " étrange et déraisonnable ", car " toute la direction collégiale passerait dans les mains de personnes impliquées dans une orientation politique ou religieuse notoire ", pensait Majal. Mais il ne fut plus de taille à forcer le cours des événements parce qu'un mois auparavant, le 1er juillet 1911, les nouveaux statuts avaient reçu l'aval du maire de Saint-Pétersbourg.

À la tête de l'Alliance.

La première direction fut élue en Assemblée Générale le 23 novembre 1907. Le consul français à Saint-Pétersbourg, M. Ponsignon, présidait la séance. En ce jour mémorable, l'Alliance Française ne comptait en tout dans la capitale que 42 membres. Mais l'enthousiasme était fort et, à l'issue de cette journée, près de cinquante personnes dans le public présent s'étaient inscrites à l'Alliance. L'ambassadeur de France, M. Bompart, donna son accord pour être membre d'honneur de l'Alliance. B. Berstène était président. Parmi les onze autres membres du conseil figuraient des personnalités en vue dans le beau monde pétersbourgeois, comme le baron David Horaciévitch von Guinsbourg, entrepreneur minier et orientaliste, Ivan Kestline, directeur de la Banque russe pour le commerce extérieur et M. Ramseyer, directeur de la Banque d'escompte.

La première adresse de l'Alliance fut celle de Berstène : au 12, rue Grande des Écuries, appartement n° 110. Mais bientôt, au commencement de 1908, l'Alliance se faisait une place au 6 de la perspective Nevski, dans l'appartement de l'école Berlitz. On ne connaît pas exactement les liens qui unissaient l'Alliance Française à cette école de langues en vogue. Mais on sait que c'est dans les locaux de cette école que se tint l'Assemblée Générale des membres de l'Alliance du 17 février 1908. Rien qu'un seul fait permet d'évaluer le nombre _ encore plutôt insignifiant, semble-t-il _ de membres de l'union pour la propagation de la langue française. Durant les années qui suivirent, la direction changea plus d'une fois sa localisation : jusqu'en 1911, elle se retrouvait, selon toute évidence, au 15 de la rue des Italiens, dans l'appartement n° 8. Les Assemblées Générales, elles, se tenaient dans d'autres endroits, plus spacieux.

Les événements, qui marquèrent l'Assemblée Générale au début de 1908, jouèrent un rôle non négligeable dans la vie de l'Alliance. La séance fut consacrée à l'élection du conseil d'administration ou direction, à son programme d'activité et à la ventilation des recettes, c'est-à-dire à l'augmentation du tarif des adhésions.

À la suite de ce vote, le poste de président de l'Alliance revint à Alexéi Zakharievitch Khitrovo. Ce choix est symptomatique et fait corps avec les modifications de quelques dispositions statutaires, qui intervinrent, à ce propos, deux mois exactement après l'élection de la nouvelle équipe dirigeante. L'Alliance Française de la capitale de l'empire russe ne pouvait être une organisation à la petite semaine avec des enjeux modestes, surtout quand sa " sœur " de Moscou donnait un envieux exemple. C'est pour cela que seule une personnalité bien établie dans la société russe pouvait chapeauter l'" Union pour la propagation de la langue française ". Et Khitrovo n'était pas n'importe qui.

En dépit du fait que, de par sa position sociale (sa famille était proche du trône, il possédait les grades de conseiller privé effectif et de grand-veneur de la Cour de Sa Majesté) et par sa fortune (en plus des terres, qu'il avait héritées du côté paternel, A. Z. Khitrovo était _ par sa mère _ un des héritiers de la riche famille florentine des comtes Pandolfini), il convenait plutôt pour faire de la figuration. Khitrovo, par ses centres d'intérêt, était le candidat idéal pour le poste de président de l' " Union pour la propagation de la langue française ". Il était loin d'être indifférent à la France, sa culture et sa langue. Ses énormes revenus lui permettaient d'avoir un appartement avenue Marceau à Paris et d'y séjourner plusieurs fois dans l'année. Il mettait à profit ces séjours pour grossir ses importantes collections de tableaux, de sculptures et de meubles... Il possédait des toiles de Vigée-Lebrun et Lampi, des bronzes de Gouttière et de Risener, des tapisseries d'Aubuisson et de La Savonnerie, une collection de tabatières françaises... Ses collections pouvaient être mises sur le même plan que celles des meilleurs connaisseurs d'art en Russie, comme le grand-maréchal de la Cour comte Pavel Serguéievitch Stroganov, le comte Grigori Serguéievitch Stroganov, le grand-maréchal de la Cour prince Alexandre Serguéievitch Dolgorouki et Pavel Vassilievitch Joukovski.

A. Z. Khitrovo était le petit-fils d'un célèbre contrôleur d'État du règne de l'empereur Nicolas Ier et le fils d'un grand-maître des cérémonies à la Cour. Il termina le Corps des Pages. Il servit peu de temps dans le régiment des Chevaliers-Gardes, puis vécut à l'étranger, s'occupant principalement de glâner des œuvres d'art. Pendant une courte période, il géra la cour du grand-duc Vladimir Alexandrovitch. Il passait habituellement l'hiver à Saint-Pétersbourg, le printemps à Florence, où il occupait un étage du palais Pandolfini, l'été à Paris et à Londres et quelquefois, sur ses terres de la province de Toula. Il mourut le 21 novembre 1912 à Florence, en léguant sa collection de tableaux à l'Ermitage.

Il ne fait aucun doute que Khitrovo possédait le français à la perfection. Le célèbre critique d'art russe A. Benois écrivait de lui avec une touche d'ironie : " Ce n'est pas par le tact qu'en général se caractérisait cet homme gentil. Sa petite voix aigüe, cherchant à imiter la façon dont les acteurs de la Comédie Française ou de notre théâtre Michel représentaient les marquis de Molière, donnait à ses discours un caractère incroyablement drôle. Cela n'empêchait que chez lui, à Saint-Pétersbourg, se tenaient des réunions agréables, agréables surtout parce que ses appartements (sur la rue Saint-Serge ? sur la rue de Furstadt ?) étaient remplis de meubles français, de bronzes, de porcelaine. Des murs vous contemplaient des portraits de Hoppner, Gainsborough, Romney, Rebern et Lawrence, qu'il légua à l'Ermitage ".

La direction élue en février 1908 comprenait six Français, quatre Russes, trois Suisses et deux Belges. Dans les années qui suivirent, la direction de l'Alliance de Saint-Pétersbourg se composa toujours de personnages en vue. À des moments divers, l'Alliance utilisa le soutien de patrons du commerce français, de représentants en vue du monde artistique, Français également, et de courtisans russes de haut rang. Dans l'équipe de direction de l'Alliance  entrèrent, outre Guinsbourg et Kestline, déjà mentionnés, A. Devrien, président du conseil de l'église réformée française, S. Renault, copropriétaire de l'hôtel " France ", M. Jeuquier, directeur du Crédit Lyonnais en Russie, M. Andrieu, artiste très connu du théâtre Michel et des chambellans de la Cour en nombre significatif... Le vice-président fut longtemps Pierre Darcy. Il est difficile d'imaginer comment il pouvait caser tous ses titres sur sa carte de visite puisque, outre cette fonction (bénévole) de vice-président de l'Alliance, il était directeur de la Société métallurgique Oural-Volga, président-adjoint de la Chambre de commerce franco-russe et _ c'est l'essentiel _ président de la société française de bienfaisance, nœud central du tissu organisationnel des amicales françaises à Saint-Pétersbourg. Il était " le chef de la colonie française ", comme on l'appelait. Il est même étonnant qu'il soit parvenu à faire face sur tous les fronts.

En 1911, le quartier général de l'Alliance française se trouvait au 13, rue des Poix, dans le local n° 24. Mais en 1912, on décida de créer dans le ressort de l'Alliance des cours de français. Et puisque, pour les classes, il fallait des locaux plus spacieux, toute l'Alliance déménagea à l'été 1913 au 19 de la perspective Saint-Vladimir. Il est intéressant de noter que l'Institut français, qui ouvrit à Saint-Pétersbourg en 1911, était également établi au 13 de la rue des Poix. C'est-à-dire que, pendant quelque temps, les deux principaux centres de la culture française dans la capitale russe étaient voisins. La maison en question appartenait à Ivan et Nicolaï Toutolmine. C'était un grand édifice et, bien sûr, la place ne manquait pas.

La proximité avec l'Institut français n'était pas seulement territoriale. Le fait est que le président de l'Alliance élu en 1910, Mikhaïl Alexandrovitch Stakhovitch, se trouve parmi les membres de l'Institut français. Et au sein même du conseil de l'Institut formé de cinq personnes.

M. A. Stakhovitch est une personnalité plutôt haute en couleurs et injustement oubliée. Il naquit en 1861 dans une famille aisée de politiciens et d'hommes publics. Son père, son oncle et son frère prirent une part active à l'activité politique et M. A. Stakhovitch ne s'écarta pas de cette tradition familiale.

Il termina l'Institut d'études juridiques, qui était alors prestigieux, mais renonça vite à une carrière de juriste. Il travailla seulement onze mois au ministère de la Justice puis s'exila dans ses terres de la province d'Oriol. Il participa au mouvement des zemstvos et ses talents d'orateur lui apportèrent bientôt la notoriété. Il se fit particulièrement bien connaître par son discours de 1893, dans lequel il appelait au retour des réformes libérales. À partir de 1895, pendant dix ans, il sera à la tête de la noblesse d'Oriol. En outre, il trouvera le temps de participer aux débats sur des questions alors d'une actualité vivante. Il était membre du conseil pour l'agriculture auprès du ministère de l'Agriculture et participa au congrès de 1901 de la circonscription de Moscou sur l'Instruction publique, où il défendit les droits des établissements publics dans le secteur scolaire. Pour avoir participé à une session de zemstvo interdite par le gouvernement, il fut " gratifié " d'un blâme par le Tsar. La renommée de Stakhovitch en tant qu'orateur et défenseur des valeurs libérales fut définitivement établie après le discours qu'il prononça devant un congrès des zemstvos sur la liberté de conscience. Il se fit alors connaître non seulement en Russie mais aussi à l'étranger. Ses interventions orales et dans la presse firent l'objet de violentes critiques de la part des journaux de droite et on alla même jusqu'aux poursuites judiciaires. Avec Goutchkov, Chipov et Heiden, Stakhovitch fonda " l'union du 17 octobre ". Il fut élu à la Douma, où il se hissa au premier rang des hommes politiques par ses discours condamnant les meurtres politiques, par ses interventions sur la question agraire et sur le pogrome de Belostock, etc. Stakhovitch prit une part active dans la formation des cabinets du comte S. I. Witte et de P. A. Stolypine. Il fut battu aux élections à la 3ème Douma mais fut élu au Conseil d'État à la fin même de 1907. Stakhovitch était lié à beaucoup de personnes célèbres de cette époque-là. Il correspondait avec S. A. Venguerov, A. N. Koni, M. M. Stassioulevitch, N. N. Gay, A. A. Chakhmatov et d'autres encore. Il était admirateur et propagandiste de l'œuvre de Léon Tolstoï et fut l'initateur de la fondation d'un musée Tolstoï.

Le président Stakhovitch dirigea d'abord lui-même les cours de l'Alliance qui débutèrent en 1912. Puis lui succéda Iouli Ioulievtich Bailly-Comte, qui cumula ce poste avec sa tâche de professeur à l'Institut impérial pédagogique pour femmes. Le président de l'Alliance avait pour adjoint P. G. Darcy. À partir de 1916, au poste de secrétaire de l'Alliance, Léon Markovitch Blanc fut remplacé par M. R. Poznanski, jurisconsulte de l'ambassade de France et membre du conseil de la Chambre de commerce franco-russe.

L'activité de l'Alliance Française à Saint-Pétersbourg.

Les buts inscrits dans les statuts ne furent pas toujours atteints. Ainsi, à la fin de 1908, il fut décidé de créer une bibliothèque française dans la mouvance de l'Alliance. Celle-ci ouvrit avec le consentement des membres de la direction au 22 de la rue Neuve Saint-Isaac, dans l'appartement n° 6. Mais elle ne survécut qu'une année. En décembre 1909, pour une raison qui nous échappe, la direction décida de fermer la bibliothèque. Et ceci, en dépit du fait qu'à Moscou l'Alliance Française mettait déjà à la disposition de ses membres plus de 2.000 livres et toute une série de périodiques. Nijni-Novgorod disposait aussi d'une bibliothèque française.

L'activité culturelle et éducative de l'Alliance dans le Pétersbourg d'avant la Révolution était toutefois intense. Les deux premières conférences littéraires furent données en 1907 par le vicomte d'Arsonval, que l'Empereur honora d'une audience. En 1910 vint en visite à Saint-Pétersbourg une délégation de parlementaires français et leur président, le baron d'Estournel de Constant, donna une conférence pour l'Alliance. Mais, les premiers temps, la plupart des conférences furent faites par les efforts de conférenciers-membres de l'Alliance du cru : Bonnaviat, Tellier, Dumont, Andrieu, Majal... En 1910 un cycle de dix conférences sur la littérature fut proposé à l'attention des membres de l'Alliance.

Le succès de ces manifestations culturelles fut, à l'évidence, variable. Selon les calculs de la direction, elles réunirent en moyenne 200 auditeurs. Il est possible que les dimensions de la salle y aient été pour quelque chose mais à Moscou on se vantait de réunir des salles avec de tout autres effectifs. À leurs conférences assistaient jusqu'à 600 personnes !

Il semble que ce soit seulement à partir de 1911 que les conférences devinrent vraiment des événements dans la vie culturelle étant donné qu'elles étaient faites surtout par des spécialistes _ autochtones, pétersbourgeois ou de passage. En 1911 se produisit pour l'Alliance Henri Lichtenberger, professeur à l'université de Paris, qui, d'ailleurs, donna aussi des conférences à l'Institut français. En octobre 1912, un professeur de l'Institut français, Louis Hautecœur, parla de Greuze et de la peinture de genre du XVIIIème siècle dans les locaux de l'école réformée et la conférence fut accompagnée d'une projection " brumeuse " (à notre goût). Ada Martel consacra son intervention aux chanteuses célèbres du XIXème siècle et l'illustra par son propre chant. On ne compte plus ses interprétations en cette soirée de décembre : des airs de " Norma ", de " la Somnabule ", de " Sémiramis " et du " Barbier de Séville ", des " Noces de Figaro " et de " la Fille du régiment " de Donizetti. Ada Martel avait déjà donné des conférences à l'Alliance Française. La continuité entre l'ancienne et la nouvelle Alliance vaut d'être soulignée à cette occasion : les mercredis musicaux sont passés comme naturellement dans le répertoire des manifestations de l'Alliance d'aujourd'hui, en ignorant pleinement que l'ancienne Alliance d'avant la Révolution n'était, elle non plus, pas étrangère à la musique. Après " Norma ", le comte Gaston Mérindol, enseignant au lycée Alexandre, raconta son voyage en Amérique et fit une projection. En février 1913, l'Alliance Française reçut un membre de l'Académie française, Jean Richepin, qui fit, pour l'Alliance, trois conférences dans une salle de l'hôtel " Régina " : "La Légende de Napoléon", " la Bohême dans la littérature " et la troisième sur lui-même, " Richepin et ses œuvres ". En 1913, et plus précisément en octobre, il y eut encore un hôte illustre, le poète belge Émile Verhaeren, que l'on célébrait alors en Russie comme " Vergarène ". Verhaeren parla de la " culture de l'enthousiasme ", persuada que, dans la vie, l'essentiel est peut être justement l'enthousiasme, qui s'éveille dans quelques cas, par exemple, à l'amour pour la nature environnante et encore " en étudiant l'histoire universelle et les gens de tous les points du globe terrestre ". Peu de temps avant la rencontre avec le célèbre poète fut organisée dans le quartier général de l'Alliance, pour ses membres exclusivement, une conférence sur la vie et l'œuvre de " Vergarène ". Il valait mieux être ferré afin de ne pas mordre la poussière au cours d'un tête-à tête. Dans une salle de l'Institut Tenichev, le collaborateur au journal " Les Débats ", Bidou, fit une intervention sur l'influence des écrivains russes sur leurs collègues français et de ce qu'il en restait, à savoir : une psychologie et une conscience plus fines, un réalisme plus vaste. Il fit une seconde conférence sur la situation du théâtre en France à cette époque : sur le théâtre libre, sur la réaction contre le drame petit-bourgeois, sur le drame historique comme genre en voie de disparition, sur la comédie légère en France, etc. Au commencement de 1914, dans une salle près de l'église suédoise Sainte-Catherine, qui est sur la rue Petite des Écuries, à deux pas du quartier général de l'Alliance d'aujourd'hui, le célèbre historien français et archiviste Franz Funck-Brentano fit une conférence. Il parla des écrivains et des poètes, des romantiques, de la vie intime de Napoléon (Amoureux. Fiancé. Époux. Père) et de Jeanne d'Arc (Bergère. Vierge guerrière. Triomphe à Reims. Abandonnée à Rouen). En outre, l'historien était partisan d'une démarche de synthèse, accompagnant sa prestation du jeu d'une harpiste et d'une projection.

La guerre.

Avec le début de la guerre, la thématique des conférences changea. En novembre 1914, le directeur de l'Institut français, Jules Patouillet, se produisit lors d'une conférence de l'Alliance sur le thème " la France va vers la guerre ". Le produit de la collecte effectuée lors de la conférence devait aller au fonds d'aide aux blessés de l'armée russe, fonds organisé par la colonie française de Pétrograd. En 1915-1916 donnèrent pour l'Alliance des conférences : Charles Richet, membre de l'Institut français de Pétrograd (sur le thème " la bravoure "), Georges Lacour-Gayet, membre de l'Institut (" les batailles de la Marne et de l'Isère "), Georges Gavoty, président du conseil d'administration de la " Revue hebdomadaire " (" la France pendant la guerre "), le comte Frédéric de Chevilly (" le soldat français "). En mars 1916, dans les murs du théâtre français Michel (qui est aujourd'hui le théâtre d'opéra et de ballet Moussorgski) fut organisé par l'Alliance une soirée afin de collecter des dons pour le fonds d'aide aux soldats. La soirée se déroula sous le patronage de l'ambassadeur de France. Sur cette toile de fond thématique, on peut considérer comme insolite et presque provocante la conférence faite en 1915 par l'acteur français Antoine sur le théâtre français en France de Pierre Gringoire à Sacha Guitry.

Ces conférences se poursuivirent même pendant la Révolution. Le 19 octobre, alors que le pays était en proie à la fièvre révolutionnaire, à l'Alliance se produisit M. Viguier, qui s'occupait de la propagande française à Pétrograd. Sa conférence s'intitulait : " Où les Huns sont passés ". Viguier montrait des films mais parlait lentement en prenant son temps : on attendait ainsi l'arrivée de l'ambassadeur de France, qui était toujours retenu. Pierre Pascal, futur célébre slavisant français, qui assistait à cette conférence, se souvenait ainsi de cette soirée : " Dans les trois films, qui montrent l'entrée des Français dans Noyon, on remarque l'indifférence de la population locale. On s'ennuie. Les conférences, c'est beaucoup mieux. Il [Viguier - Vl. R.] termine en disant qu'il ne faut pas prôner la haine mais qu'elle croît d'elle-même, comme le mépris. Puis une pause. Et de nouveau des films et, soudain, la voix sonore du général [le général Janin - Vl. R.]. Puis l'ambassadeur parla ". L'ambassadeur parla des alliés, des " difficultés que nous comprenons ", des " intentions que nous prenons en compte ". Il évoquait le courage des soldats français, parlait de l'après-guerre, de la haine qui naît instinctivement, des armes françaises, qui doivent toujours être prêtes pour la défense, même en temps de paix .

L'organisation des conférences.

Pour les conférences de l'Alliance, on vendait habituellement des billets à 3, 2 et 1,5 roubles. On trouvait ces billets en vente aussi bien dans le bâtiment même de l'Alliance sur la rue des Poix et plus tard sur la perspective Saint-Vladimir que dans la librairie au 20 de Nevski, que tenait le Français Melliet.

Et d'ailleurs, organiser ces conférences n'était pas une mince affaire. Dans la Russie prérévolutionnaire, toutes les manifestations publiques se trouvaient sous contrôle étroit de la police. Rien que pour obtenir l'autorisation de faire une conférence, il fallait franchir une série d'obstacles bureaucratiques : écrire une demande au maire de Saint-Pétersbourg, attendre de celui-ci une réponse positive, recevoir la permission d'éditer l'affiche pour la conférence de " l'inspecteur en chef des typographies, lithographies et autres institutions de ce genre ". Il y avait encore plus de procédures à chacune de ces conférences de l'autre côté des barricades : des lettres s'échangeaient entre les bureaux du maire, le conseil de l'Alliance Française, le commissaire de police d'un îlot ou d'un autre de tel ou tel quartier de Saint-Pétersbourg et avec l'inspecteur en chef précité des différentes institutions. Enfin, l'autorisation était donnée. Mais la procédure n'était pas achevée pour autant. Il fallait encore nommer le policier, à qui il incomberait, entre autres, de se rendre à la conférence et avec une vigilance déterminée suivre s'il n'y avait rien de suspect. On voulait envoyer à la conférence sur Greuze le premier adjoint au commissaire de l'îlot n° 3 du quartier de Notre-Dame-de-Kazan, le lieutenant Krylov. Mais le matin de ce jour mémorable, un télégramme ultra-urgent tombe dans les bureaux du maire : le lieutenant Krylov ne peut en aucun cas se rendre à la conférence de l'Alliance Française en raison des élections à la Douma d'État, de la vente des billets au concert de Chaliapine et, le soir, du concert lui-même. De plus, exhorte Krylov, des policiers de choix manqueront de façon flagrante. C'est le lieutenant von-Fischbach qui paya les pots cassés. Jusqu'au printemps 1914, von-Fischbach se rendit aux conférences de l'Alliance Française. Mais au printemps, il demanda grâce : il ne comprenait rien aux conférences en français ! " Eu égard au fait que j'ai à présent complétement oublié la langue en question, je sollicite de Votre Haute Noblesse d'être libéré de cette mission ". Il aurait mieux valu apprendre le français, mon lieutenant !

" Les cours supérieurs pour femmes de l'Alliance française ".

Il n'y avait en principe pas d'homme au cours de l'Alliance. Ces cours étaient exclusivement " féminins ". Pourquoi une telle discrimination ? Bien sûr, même aujourd'hui, dans les conditions d'une égalité totale des sexes devant le français, l'école de l'Alliance Française de Saint-Pétersbourg _ et ce n'est un secret pour personne _ est restée une école principalement féminine. Mais au début du siècle, il y avait d'autres raisons à cela, même si la langue française était justement très prisée de la moitié féminine de la population, comme l'écrivait à Paris l'un des membres de l'Alliance.

On s'inscrivait aux cours pour recevoir, bien sûr, une préparation solide en français et aux méthodes d'enseignement de la langue. Mais aussi pour des raisons d'un autre ordre. L'enseignement supérieur, que les établissements scolaires de ce temps-là dispensaient, était dans beaucoup de cas fermé aux jeunes filles. Les femmes ne purent accéder à l'Université qu'en 1910. Les " cours supérieurs pour femmes (de Bestoujev) " créés spécialement dans le but de donner la possibilité aux femmes de recevoir un enseignement, étaient reconnus comme une institution d'enseignement supérieur. La jeune fille, qui en s'inscrivant aux cours de l'Alliance Française avait la fonction d'institutrice à domicile ou de préceptrice, pouvait tout à fait, une fois les cours achevés, prétendre au titre de professeur des établissements d'enseignement secondaire. C'est pour cette raison que le rôle de l'Alliance Française doit être apprécié à sa juste valeur.

Ainsi donc, une fois achevés les cours, on pouvait avoir l'audace de réclamer le diplôme de professeur des établissements d'enseignement secondaire. Mais il fallait aussi remplir des conditions sine qua non. Il fallait aller pratiquer pendant six mois dans un des établissements scolaires de l'État et, en outre, il était possible de le faire avant de passer les examens à l'Alliance. Avec en main son certificat de réussite aux examens de l'Alliance Française et une attestation de réussite également quant à " l'accomplissement de ses obligations de professeur ", la jeune fille allait frapper à la porte du tuteur de la circonsription scolaire de Pétrograd, qui lui conférait le grade important de professeur des établissements d'enseignement secondaire. En employant les concepts d'aujourd'hui, on pourrait dire, que les cours de l'Alliance Française à cette époque-là jouaient le rôle et d'un institut pédagogique ou d'un institut de formation.

Comment cela se passait-il dans la pratique ? En 1916, une certaine Alexandra Timoféievna Blajkina termina les cours de l'Alliance Française. Elle était originaire de la ville de Roslavl, issue d'une famille de citoyens honoraires héréditaires. À Roslavl même, elle avait terminé le lycée pour jeunes filles. Après avoir achevé les cours de l'Alliance Française, elle " accomplit de manière satisfaisante ses obligations de professeurs au lycée d'enseignement mixte A. A. Radichtcheva-Timoféieva " à Pétrograd d'octobre 1916 à mai 1917. À cette époque-là, la petite fille provinciale fut amenée à en voir et à en entendre. Grèves et meetings, sessions retentissantes de la Douma, nouvelle de la mort de Raspoutine, révolution de Février à Pétrograd, création du Gouvernement provisoire, etc. Son certificat de professeur des établissements d'enseignement secondaire fut signé le 26 mai 1917. Mais la jeune Sacha avait dû partir un peu plus tôt pour chez elle à Roslavl et elle y attendait son certificat.. Mais qu'est-ce qu'elle était, elle, face à ce qui se passait à Pétrograd... Sacha Blajkina envoyait lettre sur lettre à Pétrograd, suppliant que l'on se pressât de lui envoyer ce certificat, si important pour elle. Elle donnait son adresse : maison d'Elena Vassilievna Kozoulina, butte Saint-Georges, Roslavl, province de Smolensk. Il fallait bien gagner sa vie et on ne pouvait la prendre au lycée sans ce certificat. Sacha Blajkina ne reçut aucune réponse de l'ancien pouvoir mais ne renonça pas pour autant avec le nouveau pouvoir. Elle finit par avoir gain de cause : le 4 janvier 1918 les documents furent envoyés sur du papier à en-tête de l'époque des tsars mais dans un style nouveau : le monde à l'envers. Mais pouvait-il en être autement quand le monde avait radicalement changé ?

L'enseignement durait deux ans et avait lieu de midi à six heures du soir. Les matières enseignées étaient nombreuses : grammaires historique et contemporaine de la langue française, latin, histoire de la littérature française avec des exercices pratiques, tant oraux qu'écrits. On enseignait la stylistique, les méthodes théoriques et pratiques d'enseignement du français, l'histoire de France et la culture française, et, enfin, la diction et la phonétique expérimentale. Les étudiantes pratiquaient la langue pendant au moins deux heures par jour, s'entraînant à la conversation, à l'analyse de texte, à l'orthographe, etc. Comme cela avait été introduit auparavant à l'Alliance Française, on organisait des soirées littéraires grâce aux efforts des professeurs qui donnaient les cours. Toutes les matières étaient alors enseignées par des Français. M. Blanc enseignait l'histoire des " sons, mots et formes " et l'histoire de la syntaxe du français. M. Cornu était spécialiste des méthodes d'enseignement du français, mais, en outre, faisait des conférences sur les comédies de Molière et enseignait les méthodes d'enseignement de la littérature du Moyen-Âge, des XVI et XVIIèmes siècles. M. Bailly-Comte était spécialisé dans les poètes de l'époque romantique mais enseignait également les méthodes d'enseignement de la littérature mais des XIX et XXèmes siècles, cette fois.

Le coût de l'enseignement atteignait 100 roubles pour un semestre. Mais les étudiantes jouissaient des mêmes droits que les membres de l'Alliance, c'est-à-dire qu'elles avaient accès à la bibliothèque de l'Alliance et pouvaient travailler dans la salle de lecture. Elles avaient des tarifs préférentiels sur toutes les manifestations de l'Alliance. Et, les cours achevés, les meilleures recevaient une bourse, qui couvrait en partie les dépenses afférentes à un voyage en France.

Mais être la meilleure n'était pas si simple. Et puisque les cours s'intitulaient " supérieurs ", ils avaient une orientation plus spécifique, à la différence des cours d'aujourd'hui. On préparait des professeurs de langue, ce qui signifie que l'inclinaison des cours était plus théorique. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner de la complexité et de la précison des questions d'examen, qui feraient trembler les étudiants de l'Alliance en ce début de nouveau millénaire. Que ne savaient-elles pas (ou plutôt, que ne devaient-elles pas savoir), les étudiantes de l'Alliance d'avant la Révolution ! Elles devaient, avec ce qu'elles avaient appris, avoir une opinion sur les particularités de la mémoire, sur la vue des étudiants, sur les subtilités de leur psychologie en plus de l'enseignement de la langue. Elles devaient être fortes en logique, traiter avec facilité des syllogismes, des sophistes et de la méthode de Millet, savoir en quoi tel meuble scolaire était bon ou mauvais, s'y connaître en enseignement de la pédagogie, comment on instruisait dans les couvents au Moyen-Âge. Elles devaient avoir une idée de ce que, sinon sur l'enseignement du français, du moins sur l'enseignement en général avaient écrit Platon et Aristotèle, Pestalocci, Kamenski, les humanistes, les théoriciens de la Réforme, Léon Tolstoï, Catherine la Grande, etc. À l'examen de grammaire française, la jeune fille qui souhaitait tirer son épingle du jeu devait éplucher un texte qui lui était proposé, disons, quelque scène d' " Horace " de Corneille ou une fable de La Fontaine, puis converser avec l'examinateur des particularités de l'emploi du gérondif ou de l'infinitif dans la négation ou bien de la signification du mot " courage " dans le français du Moyen-Âge ou encore l'éthymologie du mot " car ". Mais il y avait aussi, bien sûr, des questions on ne peut plus simples. Comme elle devait être heureuse, celle qui tombait sur la conjugaison du verbe " faire " au présent de l'indicatif ! Il eût été étrange si, après une pratique de deux ans quasi-quotidienne de la langue, l'étudiante n'y arrivait pas. On planchait encore sur la méthodologie d'enseignement de la langue, les méthodes d'enseignement de la prononciation, de la littérature, de la grammaire... On prévoyait même des mises en situation. Une jeune fille de l'Alliance dans le rôle du professeur. Le thème : une leçon sur les fruits. Il n'est pas exclu, que le zèle des plus assidues les menait à de tels exploits qu'elles apportaient en cours des paniers de fruits. La méthode directe n'était-elle pas tellement à la mode que le premier qui entrait en oubliait le russe ?

Mais le plus terrible était probablement l'examen de littérature. On a des frissons à la lecture des sujets que devaient traiter les jeunes filles de l'Alliance des temps passés : George Sand, le roman champêtre ; œuvres de Racine ; rapport entre le drame du Moyen-Âge et la tragédie classique ; origines du classicisme en France ; " Le lac " de Lamartine ; " Le siècle de Louis XIV " de Voltaire ; l'art et la science dans la poésie de Leconte de Lisle et dans le roman de Flaubert ; les amis littéraires de Flaubert à Paris ; pourquoi Sully-Prudhomme a adressé ce vers à Musset : " Si tu n'étais pas grand, je t'appellerai lâche " et ainsi de suite dans la même veine, les questions étant l'une plus terrible que l'autre. Bon gré mal gré on respire avec soulagement : aujourd'hui est une autre époque, on ne torture plus ainsi nos étudiants, bien que le choix des matières, il faut le dire, soit un peu plus riche à l'Alliance d'aujourd'hui.

Les cours existèrent jusqu'en 1919. C'est probablement à cette époque que l'Alliance Française cessa d'exister.

ANNEXE

Liste des étudiantes des cours de l'Alliance Française en 1913-1917

Alémanova Lidia Mikhaïlovna
Alexandrova Anna Fiodorovna
Andréianova Olga Guéorguievna
Averina Lioudmila Konstantinovna
Balanina Ekaterina Ioannovna
Bauer Anna Ewaldovna
Bedrjitskaïa Maria-Iadviga Metchislavna
Belago Evguénia Dmitrievna
Blajkina Alexandra Timoféievna
Bogatkina Nadejda Sémionovna
Caussé (née Kousovkova) Nadejda Grigorievna
Chouvalova Valentina Mikhaïlovna
Davidenkova Maria Alexéievna
Dorojinskaïa Erminia Nikolaïevna
Drijenko Véra Fiodorovna
Engelke Margarita Nikolaïevna
Erdeli Irina Serguéievna
Favitskaïa Aglaïda Vladimirovna
Galousovskaïa Xénia Ivanovna
Gorskaïa Maria Erasmovna
Gortanova Ekatérina Ivanovna
Guéorguievskaïa Elena Borissovna
Hofman Lili Iakovlevna
Isserson Lucia Samouïlovna
Jdanova Elena Sémionovna
Kalnina Olga Karpovna
Katanskaïa Valentina Nikolaïevna
Kavetskaïa Adèlia-Sophia Félixovna
Kazemets Elmerissa Gustavovna
Khaliléieva Elena Konstantinovna
Kirillova Valentina Nikolaïevna
Knipovitch Evguénia Fiodorovna
Knipovitch Véra Fiodorovna
Kokhane Natalia Dmitrievna
Kondratieva Zinaïda Fiodorovna
Kostyrko Léonida Vassilievna
Kraug Evguénia Nikolaïevna
Kravets Léonia Iakovlevna
Kryjanovskaïa Valentina Ivanovna
Kvototskaïa Wanda Stanislavovna
Lagoutenko Elisaveta Palladievna
Lébédinskaïa Alexandra Ivanovna
Lopatina Nina Vladimirovna
Lytikova Olga Vénédiktovna
Maslova Tatiana Ivanovna
Meïlakhovskaïa Valentina Mikhaïlovna
Merder Elena Nikolaïevna
Mik Margarita Karlovna
Mordakh Lidia-Sofia Wilhelmovna
Neïland Siegrid Pavlovna
Neznaïeva Valentina Evguénievna
Nikolskaïa Varvara Fiodorovna
Obolenskaïa Kira Ivanovna
Oboukh-Vochatynskaïa Maria-Antonina Césarevna
Orlova Klavdia Alexandrovna
Peters Sofia Léonidovna
Popkova Varvara Dmitrievna
Prigorovskaïa Véra Alexéievna
Roukavichnikova Elena Antonovna
Sapojnikova Lioudmilla Ivanovna
Schlumberger Lucia Oskarovna
Sérébrénnikova Zinaïda Mikhaïlovna
Skrjinskaïa Léonila Alexéievna
Sokolova Elisaveta Vassilievna
Soltytskaïa Lidia Vitoldovna
Soubbotina Maria Vladimirovna
Sourina Natalia Pétrovna
Strajevskaïa Anna Markovna
Stürmer Véra Léopoldovna
Tcheltsova Sofia Ivanovna
Tikhova Antonina Alexandrovna
Verdenskaïa Nadejda Pavlovna
Viktorova Elisaveta Nikolaïevna
Voronina Maria Stéfanovna
Westphalen Natalia Vassilievna
Wulfsohn Reïsa Iosselevna
Zébrovskaïa Jeanna Dadéievna


 
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