Le Bulletin
de l'Alliance Française

n.3, août 1999
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Альянс Франсез

n.3, август 1999
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Une romance russe

Philippe Evreinov

Уже несколько лет Альянс Франсез не только находится в одних стенах с Французским институтом, но и имеет общего директора: Мишель Тарран, Оливье Гийом, Кристиан Фор, находясь во главе Французского института, одновременно исполняли (Кристиан Фор исполняет и сегодня) обязанности директора АФ. Это во многом определяет общность программ и интересов, круг общения, общих друзей и знакомых.
Так уж повелось, что генеральными секретарями ФИ с самого начала были люди, связанные с Россией корнями. В прошлом году во Французский институт был назначен новый генеральный секретарь - Филипп Евреинов. Удивив всех своим превосходным русским языком, он не оставил ни малейшего сомнения в том,что он из наших, из славян.
Сегодня мы предлагаем вам рассказ Ф. Евреинова о своих русских предках.
Quand j'ai été nommé il y a dix-huit ans assistant de français à l'Institut des Langues étrangères de Kiev, j'ai été étonné de la coïncidence qui me faisait retourner pour deux ans dans la ville par laquelle mes aïeux avaient dû fuir leur patrie soixante ans auparavant.

Ph.Evreinov   ( .jpg 3K) L' Histoire nous réserve bien des surprises... Apprenant ma nomination l'an passé à l'Institut français de Saint-Pétersbourg, j'ai été frappé d'apprendre que celui-ci se trouvait dans les murs de la Capella académique d'État. M. Poltoratski  ( .jpg 3K) Pourquoi ? Tout simplement parce que cette institution fut dirigée pendant cinquante ans par un de mes ancêtres, Mark Fiodorovitch Poltoratski (1729-1795), en tant que régent (1753- 1763) et directeur (1763-1795). Couvert de faveurs par les impératrices Elisabeth Pétrovna et Catherine II, il lègue une fortune immense à ses nombreux enfants.

Parmi ceux-ci, Elizaveta Markovna Poltoratskaïa (1768-1838) épouse le premier directeur de la Bibiothèque nationale de Russie et membre du Conseil d'État, le conseiller privé réel Alexéi Nikolaïevitch Olénine (1763-1843). Leur fille, Anna Alexéievna Olénina (1808-1888), d'une grande beauté, est l'objet d'hommages de la part de Pouchkine et de Krylov. Elle épouse Fiodor Alexandrovitch Andrault de Langeron, fils du célèbre Alexandre «Fiodorovitch» Andrault de Langeron (1763- 1831), fondateur d'Odessa avec le duc de Richelieu. Leur descendant, Nikolaï Nikolaïevitch Andrault de Langeron, page du dernier tsar, griévement blessé pendant la guerre civile, épouse dans l'émigration en Belgique ma tante, Natalia Borissovna Evréinova, divorcé du peintre tchèque Boris Hansch.

L'un des fils de Mark Fiodorovitch Poltoratski, Fiodor Markovitch Poltoratski (1764-1859) est un important propriétaire terrien dans la province de Koursk. Il est également colonel et sert dans l'armée russe victorieuse de Napoléon Ier au moment de l'occupation de Paris. Il y épouse en secondes noces une Française, Elisabeth Bénion, élève du Conservatoire, qui vit seule avec sa soeur bossue. Selon la légende familiale, harcelé par la sњur disgrâciée, Poltoratski épouse l'autre. Dans la patrie de son mari, la Française russifiée, dont les paysans redoutent la cruauté, montre beaucoup d'aplomb. maison des aieux La gestion fantasque de ses immenses biens ayant amené Poltoratski à une situation précaire au regard de sa position sociale, sa seconde femme va jusqu'à solliciter l'intervention de l'empereur Nicolas Ier lui-même afin d'obtenir pour elle la tutelle de certains des biens de son mari. Celui-ci ne lui pardonnera jamais ce geste. Les deux époux demeureront séparés jusqu'à la mort de Poltoratski survenue à Odessa. Elisabeth «Frantsevna» a donc gain de cause et obtient notamment l'usufruit du domaine de Tchernianka. Elle est répertoriée en 1860 comme y possédant 324 serfs sur 1.600 déciatines. Elle sera enterrée au cimetière catholique de Koursk. De cette union pas très heureuse sont quand même issus six enfants, trois fils (dont un seul, Iouri, suivit jusqu'à l'âge adulte) et trois filles. L'aînée, Nadejda Fiodorovna Poltoratskaïa épouse un descendant des Français émigrés, Karl Loukianovitch Montrésor († 1879). La seconde se marie avec un noble de Tchernigov, Lioubim Ivanovitch Otrechkov. La troisième, Adélaïda Fiodorovna Poltoratskaïa (1832-1866) n'est pas encore dotée qu'arrive dans la ville de Koursk une délégation sénatoriale.

Commence une véritable romance russe. Nous sommes au début des années cinquante du XIXème siècle. Le gouverneur de Koursk est en conflit avec un maréchal de la noblesse, le riche propriétaire terrien Oustimovitch. Le premier en appelle au Sénat qui dépêche l'un de ses membres, Dounine-Borkovski, comme conciliateur. Celui-ci est secondé par des fonctionnaires du Sénat parmi lesquels figure mon trisaïeul, Vladimir Ivanovitch Evréinov (1824-1889). L'arrivée à Koursk de ce comité tout droit venu de la capitale fait sensation dans cette ville de province engourdie par l'ennui. La noblesse locale cherche à faire bonne mine à cet aréopage inespéré. Des bals et des réceptions sont organisés. C'est au cours de ces réjouissances que Vladimir Ivanovitch Evréinov remarque Adélaïda Fiodorovna Poltoratskaïa, dont il s'éprend. La mère de la jeune fille, Elisabeth «Frantsevna», considère avec une certaine hostilité le fait qu'un obscur jeune fonctionnaire pétersbourgeois courtise sa benjamine. Mais cette dernière ne demeure pas insensible aux avances de Vladimir Ivanovitch Evréinov. Les noces peuvent donc être célébrées en 1850 et le nouveau couple s'installe dans le gouvernement de Koursk. Sans doute pour manifester sa mauvaise humeur, la mère n'accorde en dot à sa fille qu'un peu de vaisselle et 600 déciatines de terres médiocres sans maison de maître. Cette propriété, qui s'appelle Strigoune, est située dans le district de Novy Oskol. Outre l'hostilité d'une grande partie de la famille Poltoratski, le jeune ménage doit affronter la malveillance des propriétaires terriens voisins qui lui reprochent d'être trop laxiste avec ses serfs. Mais l'éducation libérale de Vladimir Ivanovitch, son inexpérience comme hobereau et le caractère débonnaire d'Adélaïda Fiodorovna permettent à ces deux êtres d'éviter les extrêmités que les paysans-serfs ont bien souvent à subir de la part des autres maîtres.

À partir de 1859, avec le grade de conseiller titulaire, Vladimir Ivanovitch Evréinov est député à l'assemblée de la noblesse du district de Novy Oskol. La libération des serfs survient en 1861. Il collabore au zemstvo du gouvernement de Koursk créé grâce aux réformes du tsar Alexandre II. En 1865, Evreïnov achète la propriété de Borchtchone dans le district de Soudja, à 60 verstes de Koursk. Ce domaine appartient auparavant à la comtesse Wolkenstein puis est attribué en héritage à la nièce de celle-ci, Mlle Kaminskaïa, qui habite le village de Krasnoïé, district d'Oboïane, patrie de l'artiste Chtchepkine. Le domaine de Borchtchone est dirigé depuis quinze ans par un Polonais, Pulawski. Le verger et le parc sont plantés suivant un plan conçu par des prisonniers français après 1812, comme l'affirment les vieux paysans. Evréinov entreprend la reconstruction de la maison domaniale qui conserve l'aspect qu'on lui voit sur les clichés conservés jusqu'à nos jours.

Adélaïda Fiodorovna ne se plaît pas à Borchtchone. Après avoir mis au monde neuf enfants, dont certains sont déjà morts en bas âge, elle donne naissance le 5 janvier 1866 à une fille, que l'on prénomme Adélaïda, en l'honneur de sa mère. Mais Adélaïda Fiodorovna ne survit pas à ces dernières couches et succombe le 17 janvier 1866. Elle fut enterrée sur le domaine qu'elle aimait si peu. Sans enfant, sa tante maternelle Otrechkova va prendre en charge la petite orpheline et en faire son héritière. Elle achète pour ce faire la propriété de Testovo, district de Chtchigry, à 30 verstes de Koursk. Dans cette propriété, on reçoit un visiteur fréquent, Tourguéniev, qui est en train d'écrire les Mémoires d'un chasseur. Adélaïda Vladimirovna Evréinova († 1950 à Bruxelles) épouse un propriétaire terrien libéral, membre actif du zemstvo de Koursk, Serguéi Ivanovitch Jekouline (1855-1906). Elle est une pionnière de l'éducation mixte en Russie. Elle fonde à Kiev en 1902 le premier lycée mixte en Russie. L'une de ses filles, Natalia Serguéievna Jekoulina (1893-1983) épouse son cousin germain, Boris Alexéievitch Evréinov (1888-1933). Ils sont mes grands parents.

Parmi les dix enfants que met au monde Adélaïda Fiodorovna, seuls quatre atteindront l'âge adulte. Le second, dont j'espère avoir l'occasion de reparler, Alexéi Vladimirovitch, mon bisaïeul naît le 17 mai 1852. Le troisième, Boris, meurt adolescent le 3 novembre 1869. Il fut enterré à l'ermitage Serguïev de Saint- Pétersbourg, où reposait déjà son grand-père, Ivan Mikhaïlovitch Evréinov (1781- 1837), fondateur de l'Institut de technologie de Saint-Pétersbourg. Les deux frères sont particulièment liés durant leur enfance, puisqu'Alexéi prénommera son second fils Boris. Le quatrième enfant est une fille, Maria, née le 12 avril 1860 à Tchernianka. Serguéi, né en 1864, est promis à une brillante carrière à la Cour. Les trois aînés survivants sont élevés par une veuve, Madame Golovnine.

Maria Vladimirovna Evréinova aurait pu, comme beaucoup d'autres demoiselles nobles, entrer à l'Institut Smolny de Saint-Pétersbourg. Mais son oncle paternel, Nikolaï Ivanovitch Evréinov, propose de prendre Maria avec lui dans sa propriété biélorusse de Iémenets, district de Nevel, gouvernement de Vitebsk. Maria demeure là-bas quatre ans. Elle rejoint ensuite son père à Pétersbourg. capella Dotée d'une belle voix d'alto, elle suit des cours au Conservatoire. La santé déclinante de son père la contraint à accompagner celui-ci sur le domaine familial de Borchtchone. Entre-temps, elle se lie avec le fantasque Valériane Alexandrovitch Panaïev, qui construit le chemin de fer Kiev-Koursk, et essaie de bâtir à Pétersbourg le «théâtre de Panaïev», où il souhaite faire représenter l'opéra italien. Sa seconde fille, Alexandra, est l'interprète de prédilection des romances de Tchaïkovski. L'aînée, Éléna, épouse un officier du régiment des Chevaliers-Gardes, Pavel Pavlovitch Diaguilev, veuf d'Evguénia Nikolaïevna Evréinova. C'est elle, qui élévera le fils né de ce premier lit, Serge Diaguilev (1872-1929), qui se rendra célèbre avant la révolution et dans l'émigration en créant les «Ballets russes».

Maria Vladimirovna Evréinova laisse des mémoires inachevées qu'elle destinait à ses nièces Jekouline. Depuis la génération de mon grand'père, tous les Evréinov et leurs descendants sont sevrés à la lecture de ces mémoires. Malheureusement, l'antisémitisme ambiant, inextinguible, a fait perdre pour quelques générations aux Evréinov le goût pour l'histoire peu ordinaire de leur séjour sur la terre russe. Celui-ci se traduit notamment par une ascension qui bouleverse les idées reçues sur l'histoire sociale de ce pays. Je souhaite pouvoir vous la conter bientôt.


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