Le Bulletin
de l'Alliance Française

n.4, mars 2000
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Альянс Франсез

n.4, март 2000
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          Le français branché

Eclusons un godet !

В.С.Ржеуцкий , преподаватель Альянс Франсез
Vous pensez que le français dit branché ne vous est d'aucune utilité? Vous parlez un bon français correct, et ça vous suffit. Des amis-loubards? vous n'en avez pas, quelle question! Et puis dans vos lectures… vous lisez de bons auteurs, des classiques: Zola, Proust, Anouilh, Duhamel…

Eh bien, serait-ce pour vous une révélation? mais ces auteurs, et tant d'autres écrivains français, usaient et abusaient des mots que, pendant longtemps, on n'a pas appris dans les écoles de langues, mais qu'on apprend désormais chez nous, à l'ALLIANCE FRANÇAISE! Ouvrons le dictionnaire de Paul Roland "Skidiz" au chapitre "La boisson et l'ivresse" pour retrouver de telles citations: "Avec des gaîtés enrouées de soûlards…" (Zola), "Un vieux troupier comme moi, ça ne refuse jamais la goutte" (Proust), "J'avais tort de vouloir faire jouer ton fiancé dans ce lamentable bouiboui" (Anouilh), "La technique de saoulographie" (Duhamel)... Eh bien, suivons les classiques...


Boissons alcoolisées

En français, il y a une foule de mots branchés désignant le vin. Comment serait-il autrement en France, pays du vin par excellence? Le vin, c'est du pinard, de la piquette, du picton ou pichton, du pif (qui, ne l'oubliez pas, veut aussi dire "nez"). J.L. Calvet suppose qu'ils descendent tous de "pie". Pourquoi? Pour nous, cette filiation est peu claire, car avez-vous jamais vu une pie manger des raisins et en tomber ivre? Peut-être en France... D'ailleurs au Moyen Age, quand on buvait fort, on disait qu'on "croquait la pie".

Tout ça n'est pas du bon vin. Du pinard peut être tout simplement un mauvais pinot, puisque le suffixe -ard donne toujours une coloration péjorative. Piquette, outre qu'elle pique puisque justement ce n'est pas bon comme vin, c'est encore "petit" à cause du suffixe -ette (cf. clopinettes ou mominette qui est non seulement une adolescente mais encore un verre d'apéritif). Tout comme un autre, -asse, aussi péjoratif, qui a donné vinasse (cf. poufiasse, déguelasse, connasse etc.) ou -oche, plus sympathique celui-là, dans vinoche (mais aussi cinoche, valoche etc.). Un vin imbuvable était (est toujours?) appelé pipi de chat (cf. моча ).

On dit aussi picrate qui, selon J.L. Calvet, viendrait du piccolo, autre mot pour le vin, et c'est à partir de celui-ci que s'est formé le mot picoler, "boire". Il semble pourtant que l'étymogie est fausse et le mot vient du nom du sel de l'acide picrique que le vin contient. Mais il y avait aussi un café de ce nom à Paris, et pas un boui-boui quelconque. Il y a d'autres mots du vieil argot et à l'étymologie confuse, tels que tortu, tutu, jaja (le jaja retrouve sa popularité d'antan, attention, c'est du rouge, pas du blanc), jinjin (ce n'est pas gin-gin du nom de la boisson anglaise?).

Beaucoup de boissons alcoolisées ont leur nom à elles, par exemple l'eau de vie, c'est souvent de la gnôle, du rouge c'est du rouquin (pas très courant), du beaujolais c'est du beaujolpif. La bière est aujourd'hui commandée par les jeunes en tant qu'une binouze ou, terme plus ancien, une bibine (qui par extension, sous forme de la bibine désigne aussi un mauvais vin, voire un mauvais café). L'anis est appelé bain sulfureux, le pastis c'est un jaune etc.

EXEMPLES. Qu'est-ce que tu préfères, un apéro, un coup de rouge? c'est du rouquin maison (Céline). * Ecoute, c'était imbuvable c'qu'il nous a servi, du pipi de chat. * C'est un grand cru, c'est pas de la vinasse. * Je boirais bien un autre demi, un vrai demi de vraie bière (dit Zazie chez Queneau).

Boire

On boit beaucoup: on picole, on se bourre (la gueule ou, rare mais enigmatique se bourrer comme un coing (" как айва"?!?), il existe une variante se péter la gueule, on biberonne (il y a l'idée de la régularité, comme un enfant qui suce son biberon, nous disons avec un sens différent "присосаться "), on tète (est dit de celui qui ne lâche pas, de "téter", c'est toujours l'enfant qu'on met en cause, il tète sa mère, il tète son biberon), on siffle, on s'en jette un (dans la trappe, dans le col, dans le plomb etc. et bien sûr ça, on le fait vite) ou on s'en envoie un (parfois derrière la cravate, c.-à-d. заливать за галстук ("un" est un verre, bien entendu, nos amateurs des boissons alcoolisées disent: пропустим / примем по одному / по одной, on écluse (une écluse est appelée à faire passer de l'eau, ça peut être quelque chose de plus fort), on pompe, on se torche. Il paraît que se torcher, se bourrer la gueule s'emploient plutôt après le coup et plutôt à la première personne (genre: qu'est-ce qu'on s'est bourré la gueule hier, je te dis pas), tandis que picoler, biberonner etc. plutôt à la troisième, en parlant des autres (il ne fait que picoler). Si vous avez passé plusieurs verres de trop la veille et que vous avez un mal de crâne, le diagnostic: vous avez pris une biture (attention, biture est liée à l'idée de l'excès d'alcool, mais à toute biture à celle de l'excès de vitesse) ou une cuite (ce dernier mot étant plus fréquent) ou encore une pinte ou une mufflée (c'est une cuite à ne pas tenir debout) (= принял дозу, нажрался). Donc, logiquement on dira se cuiter ou, plus rarement, se biturer. Mais on peut encore se noircir, se poivrer ou se pinter (s'enivrer) ou pinter tout court (boire abondamment), avec toujours le danger de paraître trop vieux jeu ou trop provincial. Il y a aussi un charmant euphémisme: se piquer la ruche. Dans la banlieue parisienne on boit autrement: on binouze, on fait sauter la gamelle, on se met un nez rouge, on se peint etc. Une expression qui n'a rien de familier mais s'empoie beaucoup: boire comme un polonais, c'est boire beaucoup. A l'origine, s'y ajoutait encore un sens: boire sans s'enivrer, qualité attribuée aux Polonais par Napoléon qui est à l'origine de cette expression.

Теперь о таре. Qu'est-ce qu'on écluse et qu'est-ce qu'on pompe? Un godet, un canon (les plus usuels, ce dernier étant à l'origine une mesure de capacité (1/16 l, pas grand chose en fait), un glass (qui est plus rare), etc., on boit un coup, c'est-à-dire un verre (pomper un verre n'est autre chose que засосать / высосать стакан). Bien sûr, tous les verres ne sont pas pareils. Ainsi, un galopin est un petit verre de bière, une mariée aussi, un voyageur est un verre de blanc (et pierrot aussi), mais ses mots sont connus plutôt des Français qui ont l'habitude de lever le coude, donc triez vos propos en fonction de votre auditoire. Si c'est de la bière brune, alors on prend une brune, ou, si c'est trop pour vous, une demi-brune, un demi de brune (car à l'origine il contenait un demi-litre, aujourd'hui ce n'est plus qu'un quart) ou une mousse (25 cl aussi) (un demi sans faux col étant un demi sans mousse). Idem pour la blonde, sauf qu'un demi tout court est compris comme une blonde pression ordinaire, tandis que si vous voulez de la brune, alors il faut le préciser. Un ballon (10 cl) pour le rouge (c'est le nom de verre à vin le plus ordinaire). Un formidable (50 cl)=2 demis (25 cl)=2 galopins. Mais si vos capacités le permettent, vous pouvez descendre un litron (toute une bouteille, mais c'est du mauvais vin qu'on vend d'habitude dans les bouteilles d'un litre). Une boutanche est une bouteille de vin de 75 cl (absent du Petit Robert pour le moment). Un cadavre est une bouteille vidée, et certains "spécialistes" distinguent les bouteilles qu'on vient de vider et les bouteilles qui ont vécu jusqu'au lendemain d'une ripaille: celles-ci n'ont rien de cadavérique. Un monocle est un verre reçu à l'oeil, c'est-à-dire gratis.

Quand on boit avec des amis, on peut dire qu'on prend un pot. D'ailleurs ça se dit aussi pour rapetisser l'envergure de l'événement: tu sais, chérie, on va juste prendre un pot avec des amis, on arrose le permis de conduire, la rentrée, l'approche des vacances, mais on va boire juste une goutte... Et de se lancer dans la saoulographie ( настал день граненого стакана). Mais vous pouvez aussi boire en suisse, s'enivrer tout seul ou encore se remplir son verre mais pas
celui du (des) copain(s).

EXEMPLES. J'aime bien m'en jeter un de temps en temps, mais prendre une cuite chaque jour comme il le fait, ça non, merci. * Il a éclusé le verre d'un trait. * J'en ai marre de ces soûleries, c'est tous les jours que tu arroses quelque chose, tu n'arrêtes pas de picoler. * C'était bien hier chez Manu, on s'est complément pété la gueule/on s'est bituré/on était biture/on était torché et en plus je me suis ramassé une nana.

Manière de boire

Quand on écluse le verre d'un seul coup, on fait cul sec (залпом): il s'agit ici du cul du verre, de son fond, naturellement. Si vous prenez votre temps pour finir votre conso, vous sirotez votre vin. Autre manière de boire est la russe: si on trinque à la russe, on jette son verre vide derrière soi. L'avez-vous jamais fait? Et vous vous sentez toujours russe?

Ivrogne

Traitons-le de tous les noms: c'est un alcoolo, un poivrot et un soûlard (soûlot) (ces mots sont les plus à la mode), c'est aussi un pochard (ou sa variante usuelle chez les jeunes pochtron), un sac à vin, un biberon, un vide-bouteille, il a un trou sous le nez etc. (синяк, алкаш). Parmi les derniers arrivés sur la scène: éponge (chez nous on dit je crois промокашка), lavabo (peut-étre parce qu'on dit "boire comme un évier"), tout-à-l'égout

EXEMPLES. Qu'est-ce que tu racontes: "on a pris un pot avec les amis", tu deviens un vrai soûlard. * Mais il ne dessoule jamais, c'est un pochtron fini. * Les employés de la SNCF? Tous une bande de poivrots! (c'est juste un exemple, on ne prend pas de responsabilité pour).

Effet produit

L'effet est connu de tous: après deux-trois verres de vin on a seulement un coup dans l'aile, on est parti, pompette (on le voit très bien se dire par les mémés après le premier verre: "Oh, je suis un peu pompette" (geste), on est gai, en goguette, ou on a un verre dans le nez (ce qui me laisse perplexe, en France on se met vraiment n'importe quoi dans le nez), on est gris, noir (chez nous je crois qu'on dit хорошо пошло, хорошенький, mais en principe à cette étape le vocabulaire n'est pas touffu, il s'enrichit graduellement). Certains ne tiennent pas l'alcool, ils s'écroulent sous la table après les quelques premiers verres descendus.

L'étape suivante: on se bourre et on est bourré (ce que par euphonie on rapprochera de notre áóõîé), beurré (comme un petit Lu, une marque des gateaux au beurre, ou beurré à mort), et on a sa dose ( принял дозу ), on est givré (à zéro), paf, schlass, raide (un max), bu (qui dériverait de l'anglais drunk, selon Duneton), rond (comme une queue de pelle, comme une barrique, comme une soucoupe, comme un coing, comme une vache, comme une cantine, comme un boudin), blindé, cuit, plein, imbibé, mûr, rétamé (c'est l'étape à peu près ultime car se rétamer veut dire aussi tomber). Quelques expressions sinon pas très courantes, du moins rigolos: être asphyxié, être saoûl comme 36 porcs, on voit double (у него в глазах двоится). Depuis peu on est à l'ouest, déchire, défonce (ou foncedé ou fonsdé), racave (attention, sans accent à la fin! ça peut être aussi bien sous l'effet d'une drogue)… Dire après cela que nous autres, Russes, détenons quelque record en la matière! Côté sentiments, l'euphorie monte, bien entendu, on est déjà dans les vignes du Seigneur (dommage que l'expression ne soit pas trop courante). On a aussi le vin triste ou joyeux selon que, après avoir bu, on est déprimé ou on saute de joie. Attention, certains mots sont à peine familiers, d'autres le sont beaucoup plus, leur fréquence est aussi différente.

Chez nous quand on est ivre, c'est toujours "dans" ou "sous" quelque chose: пьяный (кривой, бухой, наклюкался, нажрался, насосался, нализался ... ) в доску (в стельку, в дупло, в корягу, в педаль ...), подшофе, под мухой etc. Vous voyez, toute la gamme des sentiments qui changent au gré des étapes, il ne faut que décoller, quand à atterrir, c'est une autre question.

Le matin, chacun le sait, on a la gueule de bois (tiens, de nouveau ça sonne comme: с бодуна): on n'est pas bien, on a soif et la bouche est empâtée. On peut aussi avoir mal aux cheveux ou avoir un casque.

EXEMPLES. Trois verres, ça suffit largement pour se mettre en goguette. * Je le supporte pas quand il a un verre dans le nez. * Les gars sont complètement pafs. * Quand il a un coup dans l'aile, qu'est-ce qu'il peut dégoiser (Gibeau, cité dans Skidiz). * Faut dire qu'il était noir comme une vache, papa (Queneau).

Plusieurs exemples ont été glanés chez les auteurs suivants:

Nous publions une version française du dialogue en russe très très branché que vous avez lu dans le précédent numéro. Note d'une amie qui s'y connaît: très authentique dans la bouche des soixante-huitards.

A
- T'as une bagnole?
B - Voilà ma caisse.
A - Dis donc, c'est un bijou!
B - Lèche-cul! J'sais bien que c'est qu'une chiotte minable.
A - Ben, si t'es prêt à avaler le morceau, elle est rien moche, ta caisse. Mais t'es incollable en mécanique, tu feras bouger n'importe quelle charrette!
B - Tu veux que j'te jette quelque part?
A - J'veux bien. Alors, pied au plancher!
B - On va griller/gratter/enrhumer ce connard, sinon il va nous bou siller/bigorner, et adieu ma guimbrade. On gaze/on met les gaz.
A - Eh, mets pas toute la gomme! Tu veux te planter/ramasser un gadin? Tu fonces déjà à 100! Tu te feras baiser/tu te feras avoir par le premier flic venu.
B - On se démerdera/on se laissera pas avoir.
A - Oh, merde, on est grillés/cuits!
C - Coupez votre moteur, Monsieur, et sortez du véhicule.
A - Ben, qu'est-ce que j'te disais, allez, cale le moulin!



Grand merci à Katia Saurfelt pour ses remarques et ses exemples
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