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de l'Alliance Française

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Histoire d'une ascension (2)

1re partie: Une romance russe (Bulletin AF n° 3)

Philippe Evréinoff , Secrétaire Général de l'Institut Français

Beaucoup d'entre vous ont souhaité que je revienne sur le parcours peu ordinaire de mes ancêtres. C'est volontiers que je vais montrer comment il contredit les idées reçues sur l'imperméabilité des sociétés de type occidental à l'époque moderne.

Avec les partages successifs de la Pologne opérés par Catherine II à la fin du XVIIIème siècle surviennent d'importants déplacements vers l'Est de populations de confession judaïque. Et c'est justement à partir du règne de Catherine II que l'on peut observer le phénomène du choix d'Evréinov comme nom de famille par plusieurs juifs convertis à l'orthodoxie qui atteignent ensuite la noblesse grâce au tchine. Or, le nom Evréinov existe déjà en Russie. Mais qui se souvient encore qu'au beau milieu du XVIIème siècle, est exilée à Moscou à la faveur de la guerre une poignée de juifs biélorusses?

Au début de la longue guerre russo-polonaise de 1653 à 1667, la Lituanie et la Biélorussie sont occupées par les armées du tsar Alexis. Quelques éléments de la population locale comprenant des catholiques, des juifs et des caraïtes sont alors déportés vers Moscou. Pour les Evréinov, le voile de l'anonymat se lève sur la place Ivanovskaïa du Kremlin à Moscou, quand les soldats de l'armée du tsar Alexis vendent à la criée (on dit d'ailleurs en russe pour crier à tue-tête "crier sur toute l'Ivanovskaïa") comme esclaves les captifs qu'ils ont faits pendant la dernière guerre contre l'ennemi ancestral. Après la paix d'Androussovo, ceux de ces prisonniers qui restent en Russie fondent à Moscou en 1670 le faubourg Mechtchanskaïa bientôt dominé par la tour de Soukharev (le terme мещанин désignant alors un ressortissant polonais, il ne signifiera que plus tard "bourgeois", c'est-à-dire une sorte de sous-marchand).

Celui qui devient au début du XVIIIème siècle le marchand de tout premier plan à Moscou, Matvéi Grigorievitch Evréinov, est en fait d'abord le juif de Mstislavl, "Matiouchka le juif fils de Grigori" (Матюшка Григорьев сын еврей), né en 1645 et déporté en Russie, encore enfant, en 1654, pendant cette guerre russo-polonaise. Il est recensé en 1676 dans les registres du faubourg Mechtchanskaïa au sein des marchands de Moscou, ainsi que son frère "Fedka Grigoriev" et son fils "Pétrounka". Matvéi Grigoriev, qui porte auparavant le nom de Kouzma Abramov, se retrouve d'abord prisonnier à Briansk, puis est vendu pour trois roubles à un commerçant de la centaine des Hôtes à Moscou, Kirill Volossaty, chez qui il reste quinze ans. Il n'obtient sa libération que par édit du tsar Féodor en 1670, se convertit à l'orthodoxie et s'installe dans le nouveau faubourg des négociants de Moscou, Mechtchanskaïa, dans la grand'rue, où se trouve sa demeure (20 sagènes sur 10) en 1676, au commencement de l'artère qui se nomme aujourd'hui l'avenue de la Paix, du côté gauche en partant de la Ville de Terre. Il commerce alors sur le carreau aux légumes.

Le livre des cens de 1684 nous apprend qu'il est en 1674 staroste du faubourg Mechtchanskaïa. En 1678, il sert comme chef de la Cour des Chopes de Mechtchanskaïa, institution créée pour la vente du vin, monopole d'État. La même année, il est reçu au sein de la Centaine des Hôtes. Dès lors, il se trouve libéré des obligations de service des мещане et il cesse de payer la taille. Evréi ou evréine (еврей ou евреин) semble être le surnom - apparemment revendiqué - d'autres juifs biélorusses qui contribuent à la fondation et au développement du faubourg Mechtchanskaïa: Andréi Loukianov "Evréi" de Doubrovna; Fiodor Ievlev "Evréi" de Vykhov; Iakov Samoïlov "Evréi" de Dubrovna. D'autres encore sont qualifiés "de race juive" (еврейскiя породы): Davyd Timoféiev de Moguiliov; Vladimir Élisséiev syn Izraïlev de Mstislavl; et encore: Ivan Konstantinov, Sémione et Ivan Iakovlev ainsi que leur beau-frère Pavel Stépanov; enfin Loutchka Gavrilov. Mais curieusement les trois premiers, à l'instar de Matvéi Grigoriev et de son frère, décident de prendre le même nom: Evréinov.

Et ce n'est qu'une fois que Matvéi Grigoriev porte son nouveau nom, Evréinov, qu'il acquiert une certaine notoriété. Il est connu par ce nom lors du recensement de 1725 (l'enquête concernant sa famille date en fait de 1723) avec la mention de son âge: 77 ans. Il est alors répertorié, avec ses fils et ses petits fils en tant qu'habitant de la paroisse de l'église Pierre-et-Paul (plus tard Adriane-et-Nathalia (photo en dessous), qui se trouve dans le quartier Mechtchanskaïa.

L'"hôte" (гость) moscovite, ainsi nommé dans les années vingt du XVIIIème siècle et parfois encore appelé dans les textes d'époque Matvéi Grigoriev, a fait preuve d'un grand esprit d'entreprise. Pour cette raison, il a réussi à s'enrichir, alors que beaucoup se sont ruinés pendant les guerres pétroviennes. Il fournit notamment du drap aux armées russes avec son beau-frère, Ilia Ivanovitch Issaïev. Le cercle des intérêts commerciaux d'Evréinov s'élargit sans cesse. En 1720, il acquiert à Arkhangelsk du papier à écrire qu'il revend par Koursk dans les villes de Petite-Russie. Ses facteurs ramènent des étoffes d'Astrakhan pour ses échoppes de la foire de Makarev. A Moscou, il achète toutes sortes de marchandises "sibériennes": damas chinois, nankin, thé.

En 1684, la demeure de Matvéi Grigorievitch Evréinov n'est séparée que par deux autres demeures sur le côté gauche de la grand'rue du faubourg Mechtchanskaïa de celle de Stépane Ivanovitch Kopiev. Celui-ci, qualifié de "race juive" dans le livre des cens, est originaire de Doubrovna comme les Issaïev, qui vivent eux sur le côté droit de la grand'rue du faubourg Mechtchanskaïa, en face de l'église des Saints-Adriane-et-Nathalia. Stépane Kopiev a épousé la sœur d'Evréinov, Anna Abramovna. Leur fille, Anna Stépanovna, est mariée à l'un des "petits du nid pétrovien": le baron Piotr Pavlovitch Chafirov (1669-1739) (photo à droite), vice-chancelier de Pierre le Grand. Les archives du Sénat renferment des documents attestant l'ampleur des fournitures de drap aux troupes russes par les deux associés, Evréinov et Issaïev, bénéficiant forcément pour cela de la protection de Chafirov et du complice de ce dernier, le "sérénissime" prince Menchikov. Et qui donc se souvient aujourd'hui qu'Ilia Issaïev fut en quelque sorte le premier maire de Saint-Pétersbourg, nommé par Pierre le Grand en 1720 président de la municipalité ou prévôté ( ) des marchands?

Par édit du 20 janvier 1703, Pierre le Grand accorde en monopole l'exploitation et la vente de l'huile, des peaux de phoque et de l'huile de morue à une compagnie privée. Celle-ci, outre le prince Menchikov, devenu le grand favori du tsar Pierre après la mort de François Lefort, est constituée au départ par Pavel Philippovitch Chafirov, père du futur baron, le beau-père de ce dernier, Stépane Ivanovitch Kopiev, et le fils d'hôte", Ilia Ivanovitch Issaïev, beau-frère de Matvéi Grigorievitch Evréinov.

Ce privilège de la pêche, convoité par les négociants étrangers, français et britanniques notamment, permet selon le consul français Lavie de totaliser "annuellement 70 à 80.000 pouds pesant de saumon et le double de morue et de stockfish. Chaque poud est de 33 (livres), poids de Paris, ce qui ferait la charge de plusieurs gros vaisseaux, propre non seulement pour envoyer en France, mais même en Espagne, Portugal etc., outre qu'on y pêche aussi quantité de vaches, chevaux et chiens marins, dont on peut tirer l'huile en abondance etc."1. Lavie s'apprête quand même à transmettre au conseil de Marine tous les renseignements nécessaires "afin que les sujets du roi en soient informés et qu'ils se mettent en état, jugeant à propos, de participer des douceurs d'un commerce lucratif, sachant de bonne part, qu'avec un capital de 36.000 roubles, qui a été employé par quelques particuliers russes (sic) dans l'année 1720, ils ont profité selon les comptes qui ont été produits, d'une somme de 28.000 roubles, qui est un bénéfice de 76 pour cent, et qui, absolument, sera plus considérable lorsqu'on aura pris les arrangements nécessaires pour faire fleurir cette pêche"2.

Pendant près de vingt ans cependant, Pierre le Grand ne voit pas les malversations que commettent, grâce à l'exclusivité de ces productions, Menchikov et Chafirov, devenus les seuls détenteurs du monopole. Quand la mésentente entre les deux compères à propos des profits de leur compagnie tourne à la querelle ouverte, le privilège de ces pêcheries leur est ôté par édit du 27 février 1721. Le tsar décide de confier ces productions marines à une autre compagnie composée cette fois uniquement de marchands. Parmi de multiples candidats, l'hôte moscovite Matvéi Grigorievitch Evréinov, auquel est apparenté Chafirov, sollicite la détention perpétuelle du monopole des pêcheries. Le marchand réclame ainsi un dédommagement consécutif à l'attaque par des bandits lesghiens dont a été victime une caravane amenée par ses commis dans la ville perse de Chamakie. L'historien Soloviov avance qu'Evréinov, "le plus riche marchand russe", est d'ailleurs complètement ruiné à la suite de ce pillage effectué le 7 août 1721 par 4.000 lesghiens qui dérobent en tout pour 500.000 roubles de marchandises!..

Le monopole des productions marines est effectivement attribué le 30 octobre 1721 à Matvéi Grigorievitch Evréinov, mais pour trente ans, à compter du 1er janvier 1722. La nouvelle est annoncée par le consul Lavie dans une de ses dépêches au cardinal Dubois: "Le privilège de la pêche, depuis la rivière d'Arkangel jusqu'à celle de Kola (sic) et même au delà, dans la Laponie moscovite, a été donné à un Russe, en considération et pour l'indemniser d'une perte, que son père et lui ont faite de 180.000 roubles dans la dernière révolution survenue à Schamakhy, en Perse"3.

Mais le monopole accordé à Matvéi Grigorievitch Evréinov lui est retiré au bout d'un an, en vue du rétablissement du libre commerce dans ce secteur. Ce revirement s'inscrit dans le droit fil de la dénonciation des monopoles par une "école" économique russe naissante (Ivan Possochkov, Savva Ragousinski, Alexéi Kourbatov, Fiodor Saltykov et Lüberass). La maison marchande des Evréinov n'en reste pas moins présente sur la Mer blanche. C'est pourquoi, en 1731, après le décès de leur père et alors que leur oncle maternel, Ilia Ivanovitch Issaïev, est vice-président du collège de Commerce, Andréi Matvéievitch Evréinov et ses frères demandent que leur soit confié le monopole de la production et de la vente des huiles marines jusque-là étatisées, dont leur père a été le bénéficiaire neuf ans plus tôt. L'impératrice Anne Ioannovna le leur accorde par édit pris au Sénat le 8 février 1731. Mais les fils sont aussi malchanceux que leur père avec ce privilège qui leur est ôté, malgré les efforts accomplis et leurs vives protestations, et confié, à partir de 1735, au... baron Piotr Pavlovitch Chafirov, alors président du collège de Commerce pour la seconde fois!

Rappelons que c'est de ce milieu des paysans-pêcheurs du grand nord russe dont est issu à cette époque même l'étonnant Mikhaïl Vassilievitch Lomonossov (1711-1765). Le second tome des Актовые книги XVIII столетия, paru à Moscou en 1893, nous signale que le 31 juillet 1719, Praskovia Egorovna, fille d'Egor Iakovlev du faubourg Mechtchanskaïa, vend pour 15 roubles à Matvéi Grigorievitch Evréinov de la Centaine des Hôtes, de la terre taillable, dans la paroisse des Saints-Pierre-et-Paul (ancienne appellation de la paroisse des Saints-Adriane-et-Nathalia, paroisse des Evréinov et des Issaïev), dans le faubourg Mechtchanskaïa, dont elle a hérité de son aïeul, le striaptchi du monastère Saint-Savva de Storojevskoïé, district de Zvénigorod, Onissime Vassiliev Lomonossov, entre la demeure du susnommé Egor Iakovlev et celle de Fiodor Kondratiev du faubourg Mechtchanskaïa.

En dépit du sort contraire qui s'abat sur Matvéi Grigorievitch Evréinov, le vieux marchand, qui survivra encore à des maux bien plus funestes, voit son rôle de tout premier plan confirmé par le tsar réformateur lui-même. L'hagiographe de Pierre le Grand patenté par Catherine II, Ivan Ivanovitch Golikov, nous montre Evréinov, déjà vénérable vieillard, convoqué avec d'autres marchands russes par le tsar réformateur, mettant en garde le souverain contre les risques que font courir au commerce et à la paysannerie russes la solide implantation économique des Hollandais à l'intérieur de son empire.

C'est encore grâce à ses liens avec Chafirov qu'Evréinov va se distinguer au service de la Russie et de son économie balbutiante. Mais nous jetons là un fil hâtif sur la première page de l'histoire de la soie russe que je vous conterai une fois prochaine. 1 Le Sieur de La Vie au cardinal Dubois. St-Pbg, le 9 janvier 1722. Донесения французского консула в Петербурге Lavie и полномочного министра при русском дворе Campredon с 1722 по 1724 г. In: С. Р. И. О., t. 49, St-Pbg, 1885, N 176; 1, pp. 2 et 3.

Le stockfish: la morue séchée.

2 Le Sieur de La Vie à l'archevêque de Cambrai (Dubois). St-Pbg, 31 mars 1721. Донесения французского консула в Петербурге Lavie и полномочного министра при русском дворе Campredon с 1719 по 1722 г. In: С. Р. И. О., t. 40, St-Pbg, 1884, n° 65, p. 217.

3 Le Sieur de La Vie au cardinal Dubois. St-Pbg, le 9 janvier 1722. Донесения французского консула в Петербурге Lavie и полномочного министра при русском дворе Campredon с 1722 по 1724 г. In: С. Р. И. О., t. 49, n° 1, p. 2.
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