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n.4, mars 2000
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Les Russes vus par les voyageurs français

S.V.Vlassov , professeur à l'AF
Parmis les Français qui ont voyagé en Russie au XVIII-e et au XIX-e siècle on trouve des russophiles inconditionnels, des russophobes bilieux et des esprits pondérés sachant séparer l'ivraie d'avec le bon grain, mais personne que la Russie laisse indifférent.
Tout d'abord les Français sont frappés par la perfection avec laquelle les Russes parlent français: "De jeunes Russes, voyageant dans les pays étrangers, ont paru ressembler aux Français par les manières et la prononciation. Mais ce qui est le plus étonnant, vous voyagez en Russie, et vous prenez à tout instant pour des Français des gens nés et élevés en Russie.

Ce phénomène s'explique, quand on sait que les jeunes seigneurs ou les enfants de bonnes maisons reçoivent leur éducation par des gouverneurs français. Cette ressemblance, lorsqu'on a vu de près les hautes classes de la société, n'a plus rien d'étonnant, mais dans les autres classes elle excite la surprise. Tout Russe apprend le français avec facilité et parvient à le parler avec perfection". (E. Fabre "Bagatelles. Promenades d'un désoeuvré dans la ville de Saint-Pétersbourg". Saint-Pétersbourg, 1811). Un autre voyageur français, plus critique, trouve quand même un moyen de distinguer les seigneurs russes des Français: "on ne les reconnaît eux-mêmes pour n'être pas Français qu'à une certaine affectation de purisme qu'ils puisent dans la lecture de nos classiques: on pourrait leur reprocher en général de parler la langue écrite" (J. Chopin "Coup d'oeil sur Pétersbourg". Paris, 1821). Comme on le voit, J. Chopin reproche aux Russes de parler trop bien français, "défaut" que beaucoup d'entre eux ont gardé jusqu'à nos jours. Mais rien ne nous empêche de considérer ce défaut comme une "vertu" qui se fait de plus en plus rare aujourd'hui.

E. Fabre, émerveillé, va jusqu'à dire que "les Russes ont un fond inépuisable de gaîté, ce sont les Français du Nord". Il appelle les Russes "la nation chansonnière du Nord" et il aime écouter Fédotte (qui l'attend sous la porte), jouant au grand air de sa guitare nationale, la balalaïka. Tout le monde connaît le proverbe "impossible n'est pas français". E. Fabre trouve que pour un Russe "le sentiment de ses propres forces est renfermé dans son mot nébauisse (ne craignez rien). Tant que le Russe se servira de ce mot, rien ne lui sera impossible".

Si pour E. Fabre les Russes sont gais, pour A. Dumas (n'oublions pas que c'était le petit-fils d'une négresse, vif et pétulant) "les Russes sont plus que des revenants: ils marchent gravement les uns à côté des autres, ou les uns derrière les autres, ni tristes, ni joyeux, sans souffler un mot, sans laisser échapper une parole, sans mimer un geste. Il en résulte que les rues [de Saint-Pétersbourg] ressemblent à celles d'une Nécropole le jour de la fête des morts" (A. Dumas, "Impression de voyage en Russie"). Cela va sans dire que ce n'est qu'une exagération pour "faire image". N'exigeons pas trop de celui qui, dit-on, s'est reposé en Russie "à l'ombre d'un klioukwa touffu"; convenons tout de même que les Saint-Pétersbourgeois sont beaucoup plus réservés que les Méridionaux, expansifs et gesticulants. Aux yeux de beaucoup de voyageurs français les Russes sont un peuple encore jeune, voire barbare: "les Russes ont pour Pouschkine et pour Lermontoff, et les femmes pour Lermontoff particulièrement, l'enthousiasme qu'ont les peuples pauvres en poésie pour les premiers poètes qui assouplissent leur langue au rythme" (A. Dumas, op. cit.). Même quand certains voyageurs parlent de l'hospitalité russe, parfois un peu de fiel gâte beaucoup de miel: "l'hospitalité des Russes, qualité qui leur est commune avec tous les peuples sauvages, paraît dans tout son jour: elle nous semble tenir plutôt à un reste de barbarie, qu'à la douceur des moeurs européennes, dont cette nation est encore bien éloignée" (Boisgelin et Fortia de Pilès "Voyage de deux François en Allemagne, Danemark, Suède et Pologne, fait en 17901792". T. III. Russie. Paris, 1796). Remarquons en passant que dans le roman d'A. Dumas "Le Maître d'armes" il est aussi question de l'hospitalité russe: "Une des choses qui me frappa le plus chez les plus grands seigneurs russes fut leur politesse hospitalière, cette première vertu des peuples, qui survit si rarement à leur civilisation, et qui ne se démentit jamais à mon égard", mais dans cette remarque l'allusion à la barbarie ne se fait presque plus sentir.

Bien évidemment, l'hospitalité n'est pas la seule "trace de barbarie" qu'on trouve en Russie, sinon ce serait le pays rêvé pour tout étranger.

A. Dumas fait observer non sans humour qu'en Russie "le répertoire des injures est non moins varié que celui des tendresses, et aucune langue ne se prête aussi complaisamment que la langue russe, à mettre l'homme à cinquante degrés au dessous du chien. Et remarquez que, sous ce rapport, l'éducation n'y fait absolument rien. L'homme le mieux élevé, le gentilhomme le plus poli, lâche le soukin-sine et le yob, comme on dit chez nous votre très-humble serviteur" ("Impressions de voyage en Russie"). Cette observation d'A. Dumas fait penser au mot célèbre de Gogol dit à propos d'"un substantif très expressif, mais inusité en bonne compagnie". "Le peuple russe a des mots à l'emporte-pièce! Donne-t-il un surnom à quelqu'un, celui-ci le laissera à ses descendants, le traînera tout le long de sa carrière, à Pétersbourg, au bout du monde" ("Les âmes mortes" trad. par H. Montgault). Selon J. Chopin, le Russe préfère les gens qui sont sûrs d'eux à ceux qui doutent: "une erreur avancée avec assurance le satisfera plutôt qu'un doute modeste et sagement conçu" (op. cit). Les gentilshommes campagnards surtout croient qu'un outchitel doit tout savoir: "l'irrésolution leur paraît un signe d'incapacité, et ils s'imaginent qu'un homme qui se donne pour enseigner, ne peut décemment ignorer de rien" (op. cit.). Le même auteur estime que l'éducation a mis une telle différence entre le peuple et la noblesse, qu'on peut les regarder comme deux nations à part"; "le peuple russe a encore sur les yeux le bandeau épais de l'ignorance; l'habitude de l'esclavage étouffe en lui le sentiment du droit naturel; "l'homme du peuple se néglige dès qu'il cesse d'être guidé" (op. cit.). La Russie est un Etat despotique où "suspect et coupable sont deux mots synonymes", fait remarquer notre auteur. Il signale la vénalité des fonctionnaires due à la modicité des salaires: "Il n'est pas rare d'entendre dire: Cette place vaut tant, mais elle rapporte tant". Le régime autocratique engendre l'hypocrisie et la peur: "Vous voyez que tout le monde ici pense à ce que personne ne dit" (le marquis de Custine "La Russie en 1839", Paris, 1843). Que de temps nous sépare de ces critiques dont quelques-unes hélas! restent encore d'actualité, bien qu'elles aient été faites avant l'sabolition du servage en Russie (1861)! On peut constater quand même que les Russes sont devenus beaucoup plus libres et plus cultivés depuis 1861, tout en gardant leur hospitalité et leur bonne maîtrise du français.
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