Le Bulletin
de l'Alliance Française

n.5, octobre 2000
Sommaire


n.5, 2000

               

V. Rjeoutsky,
chercheur à la Bibliothèque nationale de Russie, enseignant à lAF
, Alliance Française Le français branché. , , M e r d e !

FAMILLE DE MERDE. Il sagit ici de la famille des mots réunis par la même racine, si le titre vous a paru ambigu, je vous prie de men excuser. La famille est nombreuse et tout à fait indispensable.

Premièrement, le mot merde lui-même qui joue dans le français daujourdhui un grand rôle expressif et correspond à peu près à notre , (, ), bien que nos homologues soient dun emploi plus restreint, peut-être parce que plus grossiers que merde. Par sa fréquence merde est plutôt à rapprocher de , (encore que...). Et par lemploi aussi: je lui ai dit merde se traduira en russe par , mais tout comme en russe dire merde peut aussi porter bonheur, sauf que chez nous le mot est prononcé par celui qui en a besoin ( ! !), en français par celui qui le souhaite. Qui ne dit pas merde, ne dit absolument rien, reste muet. Merde pour lui nest autre chose que . Cependant, comme il se trouve que le terme français est aussi fort et ne convient pas pour toutes les oreilles, on peut le remplacer, suivant le cas, par mince!, diable!, zut! flûte!, cinq lettres!, mot de Cambronne! (mais ces derniers plutôt avec ironie ou pour montrer son érudition, on dit que cest au général Cambronne que revient lhonneur davoir lancé le mot quant on lui a proposé de se rendre à Waterloo). Les élèves à lécole, en apercevant quils sont en présence ennemie dun adulte, pouvaient toujours se rattraper, une fois la bouche ouverte: mer...credi. Dautres termes comme chiotte, crotte de bique, putain ou bordel sont aussi à éviter si vous nêtes pas sûr que les gens soient compréhensifs.

Les expressions familières et populaires ne sont pas aujourdhui plus rares quautrefois. Les goûts se démocratisant, ces expressions ont même gagné certaines couches sociales jadis dédaigneuses de cette langue, mais les jurons anciens se font de plus en plus rares. Autrefois, pour ne pas jurer le nom de Dieu sans raison (), on recourait à dinnombrables euphemismes: parbleu, sacrebleu, morbleu... Le nom de Dieu fait place à des nom dune pipe, nom dun chien, voire nom de nom. Et palsambleu étant quand même sang de Dieu se mue en bon sang et même bon sang de bonsoir. Le peuple prêtant moins loreille aux interdictions ecclésiastiques, jurait à sa façon, ne laissant pas Dieu en paix: pardi, sacredié etc. On était très inventif: sapristi! saperlotte! et même saperlipopette! (très joli mais un peu long, on nen est pas au bout quand on a déj perdu toute la flamme) (J. Lacant).

Mais merde est aussi et surtout une substance des plus repoussantes dans laquelle on peut marcher dans la rue par inattention. Enfin, nimporte quelle saleté est mise sur le pied dégalité avec la merde, cest alors quon dit: attention, tu vas marcher dans la merde (, !). Mais marcher dans la merde du pied gauche par inadvertance, ce qui arrive plus que souvent sur les trottoirs parisiens, est censé porter bonheur (avez-vous remarqué que cest aux moments de la déception que le vox populi attribue le pouvoir dapporter le bonheur, certainement pour en alléger le poid).

Employé au figuré, vous laurez compris, ça sert à désigner tout ce qui ne plaît pas: On bouffe que de la merde dans les Macdos. Et ce film quon a vu hier, quelle merde! ( !). De nouveau, pour éviter les malentendus, variez votre vocabulaire. Ne dites pas en présence du président de la République: Cest de la merde, Monsieur le Président!, ça, je vous le déconseille franchement, dites plutôt, suivant le cas: cest kitch, du toc, cest un navet, un nanar (en parlant des films). Entouré de vos copains vous pouvez allez jusqu: quelle saloperie, ou encore cest de la gnognote, cest de la camelote, de la foutaise en parlant dun objet de mauvaise qualité.

Si vous faites quelque chose comme une merde, vous êtes un as, vous le faites les doigts dans le nez, haut la main, comme une fleur, mais lexpression est tombée en désuetude. Cest marrant que lexpression cest toute une merde pour faire ça veut dire exactement le contraire, que cest insurmontable.

Vous avez beaucoup dennuis, alors vous êtes dans la merde, peut-être même jusquau cou ou jusquaux yeux ( ), ou vous avez de la merde au cul. Grossier, mais expressif, alors il faut sy faire. Je me suis foutu dans la merde semploie donc au sens propre et au sens figuré. Dailleurs on peut en avoir non seulement jusquaux yeux, mais dans les yeux: tas de la merde dans les yeux veut dire tu ne vois rien (tu zyeutes de la merde). Ou dans les oreilles, alors on est sourdingue.

De quelquun qui a une trop haute idée de soi-même, on dira: celui-là, il se prend pas pour une (petite) merde! Si on fait sa merde, on se vante, on frime*, expression usuelle au tournant du siècle.

Quant on est impatient davoir une réponse on lance souvent oui ou merde?. Quand les yeux par la force de la nature regardent chacun de leur côté on dit parfois celui-là a un oeil qui dit merde à lautre.

Merde est aussi irremplaçable comme adjectif. Ainsi, un film sans valeur artistique, un navet, sera un film de merde (, ). Un livre qui vous sert de soporifique est un bouquin de merde. Vous pourriez par exemple dire à votre ami qui se donne trop en spectacle avec sa bagnole: Viens pas frimer avec ta bagnole de merde. Encore que... peut-être, il vaut mieux pas, vous risquez de ne plus jamais le revoir.

Le suffixe -eux permet de se venger de quelquun quon a dans le nez: cest un petit merdeux, une petite merdeuse (merdeux littéralement, cest , même si chez nous il tend à être grand: ). Attention tout de même, on croit dégager plusieurs emplois differents du mot. Ainsi pour certains il désigne (désignait?) quelquun de très jeune, inexperimenté (, cf. chez B.Clavel: Diane? Mais cest une merdeuse. Des nèfles. Elle a vingt berges et des poussières, cest--dire ça fait rien quelle soit jeune, et puis pas aussi jeune que ça, vingt ans et quelques), pour dautres un prétentieux, pour dautres encore un pauvre pitoyable (cf. les merdeux: qui les aidera à sortir de la merde [...]? sexclamait lHumanité en 1978). Merdeux en tant quadjectif cède la place à merdique, peut-être sous linfluence de bordélique: cest un lieu merdique, cassons-nous dici [cest--dire cest désagréable comme lieu, il vaut mieux sen aller].

Avec un suffixe et un préfixe on obtient un emmerdement (oh, pardon, la phrase se trouve équivoque). Mais si vous nêtes pas sûr que la compagnie soit compréhensive, au lieu de dire: quel emmerdement! dites: quel ennui! quelle contrariété (mais ça, ça fait vraiment très 16e)! Et au lieu de: cest un emmerdement sans nom! dites plutôt: ça me donne du souci, cest gênant, quel tracas, etc., selon le cas. Cest vrai que le moment venu, il est difficile de faire le tri, on lâche ce qui est sur le bout de la langue.

Avoir des emmerdements cest toujours très emmerdant. De même un ami, un prof, des parents emmerdants, sont trop ennuyeux, casse-pieds*, rasoir*, rasants*, raseurs*, barbants*...

Celui qui est emmerdant, cest un emmerdeur parce quil vous emmerde. Sil vous emmerde trop, cest un emmerdeur de premier ordre ou parce que ça va pas chez lui: comme chante Katerine je suis dans la merde et je vous emmerde...

Vous pouvez dailleurs vous emmerder vous-même, pas besoin davoir des emmerdeurs pour cela: ce resto est triste à mourir, quest-ce quon semmerde ici! Vous risquez aussi dentendre les Français, non satisfaits de lexpressivité du mot, dire: je me suis emmerdé à cent sous de lheure ou on semmerde comme un (ou des) rat(s), voire comme un rat mort.

Le suffixe -ier nous donne un grand désorde: Quel merdier! Rangez-moi vite ce merdier! Remarquons au passage que ce nest quune façon (parmi tant dautres!) de parler du désordre: on dit aussi bordel, foutoir, bazar, pagaille, souk, binz Ou au figuré: on est dans un beau merdier (, vous savez où...), autrement dit on est perdu, fichu*, foutu*, paumé*, cuit*, grillé*, dans de beaux draps...

Quand on sest trouvé dans la merde, il faut se démerder. Ceux qui y réussissent le mieux sont les vrais démerdars: Comment il va se démerder? Cest un démerdard! Mais pour bien se démerder, il faut avoir sa démerde, son système D, et le plus efficace possible!

Terminons par le verbe merder, dun emploi un peu moins universel que les mots précédents. Votre imprimante marche mal, alors elle peut merder: ton imprimante a merdé, il manque des lignes [Duneton]. Vos projets échouent toujours, donc ils merdent: ça sert à rien de prévoir quelque chose à lavance si tous nos projets merdent toujours! Un élève qui merde à lexamen va sûrement être collé. Quelquun qui traîne, narrive pas à faire vite quelque chose merdouille: ils ont merdouillé un moment, juste le temps de décamper [ils ont temporisé ce qui ma permis de menfuir]. Quelquun qui sembrouille en parlant merdoye.

QUELQUES EXEMPLES:

Je suis drôlement emmerdé, jai paumé mon pébroque [je suis très ennuyé parce que jai perdu mon parapluie].
Jai des emmerdements avec ma bagnole [si la bagnole ne veut pas démarrer].
Jai merdé dans ma dissertation, jai confondu Racine et Corneille [tiré de Duneton, cela veut dire que vous avez fait une grosse bévue].
En quoi consiste ton travail? Empêcher ces débiles de foutre la merde [aussi de Duneton, le travail consiste à soutenir lordre, ne pas permettre de semer le bordel].

Plusieurs exemples ont été glanés chez les auteurs suivants:

.. , .. . . ., 1997.
Claude Duneton. Le Guide du français familier. Ed. du Seuil, Paris, 1998.
Dontcho Dontchev. Dictionnaire du français argotique, populaire et familier. Ed. du Rocher, Paris, 2000.
Pierre-Maurice Richard. Le français familier et argotique / Spoken French Foreigners Should Understand. National Textbook Company, 1977.
Louis-Jean Calvet. Largot en 20 leçons ou comment ne pas en perdre son français. Ed. Payot et Rivages, Paris, 1993.
Geneviève. Merde! The Real French You Were Never Taught at School. Atheneum. New-York, 1984.


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