Le Bulletin
de l'Alliance Française

n.5, octobre 2000
Sommaire


n.5, 2000
               

Est-Ouest

Serge et Vladimir Orloff
Jai revu en pensée le film de notre vie. Ces événements lointains sont inconnus du public jeune, mais ils ont bel et bien eu lieu. Jai été étonné par la critique de certaines personnes, mais je pense quils sont loin de connaître lhistoire, cest bien dommage. Le choix des acteurs est excellent, la mise en scène est véridique, sauf quelques détails insignifiants. Franchement, jai été bouleversé. Cest un bon travail!

Serge Orloff
Le 17 avril 2000

Il serait très difficile de relater une vie en quelques lignes. Cest pourquoi nous avons décidé avec mon frère Vladimir de donner quelques détails sur une vie pleine de péripéties dramatiques, gaies, vives, mais toujours remplies despoir et doptimisme...

Notre père, Michel Orloff, rencontra notre mère Cécile Melchissédec, à Montpellier, où il faisait ses études à lEcole Supérieure de Commerce. Le hasard fait bien les choses, parfois. Notre père louait une chambre détudiant, dans la maison où vivait notre mère. Maman y demeurait avec sa mère, son frère et sa sœur. Leur vie nétait pas des plus tendres, car le père de maman, avait été tué en 1915 dans la région de Verdun. Papa fréquentait notre mère, ils se sont fiancés à Montpellier, et au bout dun an, se sont mariés à la mairie de Montpellier.

Ayant reçu son diplôme, notre père décida de remonter vers Paris avec notre mère, pour rejoindre ses parents. Cest à Paris queut lieu le mariage religieux, sur la demande des parents de papa, car les traditions restaient fermes dans la famille. Le mariage se passa dans un cercle dofficier russe, car noublions pas que grand-père était général.

Mikhaïl Vassiliévitch Orloff, en uniforme, sur ses genoux, notre père, et tante Irène, et grand-mère. A côté, le frère de grand-père, sa femme et leur fils     Cécile et Michel Orloff pendant la Résistance
Michel Orloff

La famille Orloff en Crimée en 1957
Vladimir Orloff et sa femme Tatiana (à gauche). Serge Orloff et sa femme Marina Vivien

La vie à Paris devint difficile, cétait les années trente. La famille prit la décision de partir pour le Var, plus exactement à Bormes-les-Mimosas où lon promettait du travail, de plus, il y avait des Russes dans cette région. Le contrat tirant à sa fin, il fallut à nouveau choisir un endroit où aller. Le choix tomba, sans doute, sur Montpellier, car toute la famille maternelle y vivait, dailleurs, tout le monde sy retrouva, le côté russe aussi.

Les années passaient, nous étions déjà en 1939. Moi, je fréquentais lécole communale, Vladimir avec notre sœur Elisabeth une école protestante. Car maman et sa famille étaient de cette région, où les protestants sont nombreux.

Coup de tonnerre, la guerre éclate. Papa nétait pas naturalisé et ne pouvait pas êfre mobilisé. Mais on lappela au commissariat militaire et on lui proposa de soutenir la cause française, ce quil fit de tout cœur. Il fut incorporé au 115ème dartillerie à Castres, et, ensuite, à Nîmes, doù il fut envoyé au front. La guerre pour eux, ne dura pas longtemps, et après larmistice père revint à la maison, où les problèmes surgirent. Que faire? Il continua à travailler dans une entreprise, mais il fallait prendre une décision, et sur le conseil de son chef de régiment, le colonel Blanchard, il opta pour la Résistance. Maman était à la maison, elle éduquait les enfants, en 1940 naquit le quatrième enfant de la famille, Michel.

A vrai dire la Résistance, pour papa commença en 1942, après loccupation complète de la France. Père était sous les ordres du commandant Gomez, des F.F.I. En 1943, ayant 13 ans, père me prenait dans ses missions, et, je faisais mon possible pour laider, nous avons été arrêtés deux fois, mais le destin fut clément. Après la deuxième arrestation le réseau de la Résistance nous fit passer dans le Gard, où la situation était plus contrôlable. La plus à plaindre était maman qui subissait une angoisse continuelle, pour papa, pour nous, pour la famille.

Ces années furent très dures, mais on arriva à 1944, et le Midi fut libéré. En 1945, naissance de notre sœur Irène, cinquième enfant de la famille. Je crois quà cette époque papa commença à penser à un retour dans sa patrie, car le grand-père Orloff avant de mourir en 1939, avait rassemblé toute la famille et proposé à ses enfants de revenir dans la patrie. Cela posa un gros problème à notre mère et, en quelque sorte, à nous tous. Mais papa était ferme, et nous le suivîmes. Après maintes démarches, vers la fin 1947, nous fûmes rassemblés à Sarrebourg, non loin de Strasbourg. A cette époque nous étions six enfants. Boris le cadet est né en 1947. A Strasbourg, nous étions dans une caserne où se rassemblaient des familles, des gens, venus de toute la France, cétait tous des russes de la 1ère émigration, avec leurs femmes et enfants français. Beaucoup de familles nobles, anciens militaires de larmée blanche.

Vers la fin novembre 1947, le train sébranla, et nous voyons jusquà présent les larmes de notre mère. Vraiment cest elle qui souffrait le plus, car on ne savait vraiment pas ce qui nous attendait. Le train rampait vers lEst, car dans létat où était lAllemagne les convois ne pouvaient avancer quà petit pas.

Nous arrivâmes dans une petite ville allemande Doebein, où nous vécûmes quelque temps, avant de continuer notre chemin vers la Russie. Je dois ajouter que dans cette ville nous vivions dans une caserne sans permission de sortir.

Puis un beau jour, ordre de se préparer pour continuer le voyage, toujours en wagon à bestiaux. On traverse la Pologne, très lentement, pour ainsi dire par étape. A chaque arrêt, le train était encerclé par des polonais qui demandaient à acheter nimporte quoi, ou bien troquer pour de la nourriture. Vint un jour où le train sarrêta à la frontière, puis, très lentement, continua son chemin et nous vîmes, alors, une masse de barbelés, des soldats, des chiens.

Puis, le train sarrêta dans une clairière, nous reçûmes lordre de descendre des wagons et commença la fouille. Cétait interminable, car tout y passa, jusquà la vaisselle! Beaucoup de livres furent confisqués.

Enfin, on bouge, au bout dun certain temps, le train sarrête de nouveau, on reçoit lordre de rester dans les wagons, cétait la nuit.

Au petit matin, nouvel ordre, on ouvre la porte, et, on se trouve dans un camp. Un vrai, avec baraques et barbelés autour. Cétait dans la région de Grodno. Laccueil nétait vraiment pas chaleureux... Cest là que nous avons compris que le retour en France était impossible. Dans le camp, nous retrouvâmes grand-mère, notre tante Irène et son mari, et nos deux cousins qui étaient dans un autre convoi. Nous pensions que nous étions réunis. Mais le destin en fit autrement. Nous fûmes séparés. Papa avait choisi le sud de la Russie, comme il avait été promis, mais nous fûmes envoyés dans le Nord, dans la région de Kostroma. Grand-mère et les autres dans la région de Kouïbychev. Dailleurs cétait la même chose pour tous ceux qui étaient revenus dans leur patrie, et dans le camp, nous étions près de 2000 personnes.

Nous nallons pas raconter, par de menus détails la vie du camp, ce serait bête. Un camp est un camp, et, en premier lieu il aurait fallu décrire les toilettes. Alors, passons.

Le départ de ce lieu se fit en trombe, on nous fourra dans un wagon, à bestiaux, toujours, ça ne changeait pas. Le wagon absolument vide, dans le sens commodité. A part, notre famille, il y avait encore une dame avec ses deux enfants, et deux messieurs âgés, les pauvres, lun devint fou en arrivant à Kostroma. Nous pensons que cétait de joie! Pour revenir au wagon, cétait la catastrophe, tous les bagages entassés, pas de chauffage, et pis, on nous avait donné des produits quil fallait cuire! Viande cru, pommes-de-terre, kacha.

Le train sébranle, nous étions accrochés à des trains de marchandises, qui se formaient au fur et à mesure en direction de Kostroma. Dans une des gares on nous donna un poêle, mais sans tuyaux, que faire? Père prit une décision, on sortit des outils, et, papa, Vladimir, et moi, nous partîmes en chasse, à la recherche de tuyaux, nous trouvâmes des gouttières dont le diamètre pouvait servir de cheminée, nous les arrachâmes, ensuite nous trouvâmes des plaques de tôle, plutôt du fer blanc, et revînmes vers le train. Ensuite, on monte sur le toit du wagon, à laide du burin on perce le toit, on place le tuyau, autour dune plaque de fer, la même chose sous le poêle, dans le wagon. Nous trouvons du bois, du charbon, ce nest pas ce qui manquait dans les gares de triage. On allume, ça marche. Il était temps, les plus petits, et les femmes avaient très froid, il neigeait déjà fort à cette époque. Et enfin, on peut cuire les fameux produits. Presque trois semaines pour arriver à Kostroma. La lenteur était due à la formation des trains dans les gares de triages, on était ballotté comme des sacs, car qui pouvait savoir que dans ce wagon il y avait des femmes et des enfants. En arrivant près de Kostroma, cétait des plaines, des forêts, et la neige partout, un drôle de changement après Montpellier.

Ce qui nous tenait en forme, cétait notre noyau familial, notre amour les uns envers les autres, la foi, car nous priions le matin et le soir, heureusement que nous avions été éduqués dans ce sens, et cela, grâce au grand-père Orloff. Enfin, nous arrivâmes dans cette fameuse ville.

On nous reçoit, nous sommes emmenés en camion à la Maison du Paysan où nous vivons six mois, dans une pièce. Je dois ajouter que, dès cette époque, nous avons eu faim, continuellement, cétait pas possible de nourrir normalement une telle famille à cette époque. Papa et moi, nous travaillions dans une entreprise, qui soccupait de lalimentation de la ville en eau potable. Des salaires minables. Au cours de travaux sur les bords de la Volga, mon père tombe dans leau, et attrape une congestion pulmonaire qui tourne à la tuberculose. Il commença à cracher du sang, cétait la catastrophe! Maman avec son courage et sa bonté faisait tout son possible pour soutenir tout le monde, mais nous voyions que les larmes lui montaient souvent aux yeux. Il y avait de quoi. Elle ne se plaignait pas, elle luttait de toutes ses forces pour survivre. La santé de papa empirait, on le prit à lhôpital, puis il revint à la maison et nous prîmes la décision décrire à Moscou pour trouver une solution quelconque. Une commission arriva et voyant ce qui se passait, ils décidèrent de nous envoyer en Crimée. Noublions pas que Maman était française et tous les enfants de même. Nous pensons que cela joua sur notre destinée, heureusement. A Yalta, on nous plaça dans une entreprise en bâtiment, qui reconstruisait les maisons de repos et sanatoriums détruits par la guerre. Nous vivions dans une chambre, avec notre père tuberculeux, maman sut préserver les enfants de la contagion et avec quelle adresse, et tout cela sans gaz, sur des réchauds à pétrole!

En 1949, nous sommes expulsés de Yalta en 24 heures, car maman et les enfants étaient français, et à cette époque tous les gens ayant des liens avec létranger, étaient mis dehors de la ville. Nous sommes envoyés dans un sovkhoz, entre Féodossia et Soudak. La vie y était très difficile. Ensuite, dautres sovkhozes. En 1954, nous faisons connaissance dun peintre de Léningrad, et Vladimir vient dans cette ville où il passe un concours pour entrer à lécole musicale Rimsky-Korsakov. Il le passe avec succès, lannée suivante, je viens également à Léningrad et jentre dans la même école, nous pensions continuer ensemble, mais le destin en fit autrement. Vladimir est pris pour faire le service militaire, il y reste 3 ans. Après son retour, il continue ses études au conservatoire quil termine et passe un concours au Grand Théâtre de Moscou, on ne le prend pas, au dernier moment, cest notre biographie qui ne convient pas, dailleurs, notre CV était toujours un handicap. Que Dieu les pardonne!

Ce qui nous soutenait cétait la famille où nous nous rassemblions chaque été. Pour nous tous, c était le retour au nid où nous retrouvions la chaleur humaine et la grande tendresse de nos parents.

Nous avons continué à vivre et surmonter beaucoup dobstacles. Nous nous sommes mariés, Vladimir a trouvé sa compagne, cest Tatiana Bouianova, violoniste du Mariinsky, moi, cest Marina Vivien, directrice du musée de lAcadémie du Ballet russe de Saint-Pétersbourg.

Nous devons finir cet aperçu, ou bien il faudrait écrire un livre, un gros, un vrai. Le temps manque, comme toujours. Pour terminer, nous remercions la famille de notre père, et de notre mère pour avoir su nous éduquer dans lamour du prochain.

P.S. Aujourdhui nous sommes tous séparés de par le monde. Notre sœur Elisabeth à Vilnius, Irène à Kiev, deux frères en France, Michel et Boris. Ainsi va la vie.


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